Le premier roman du penseur africain-américain W.E.B. Du Bois publié en France
Épisode de Invité culture par RFI · 11 octobre 2026 · 4 min
Notre Invité culture ce 12 octobre est le directeur de la maison d'édition Riveneuve, Gilles Kraemer. Il publie en cet automne le tout premier roman du grand penseur africain-américain W.E.B. Du Bois : La Quête de la Toison d'Argent. Un texte exceptionnel pour mieux comprendre la lutte d'émancipation des Africains-Américains.
RFI : Gilles Kraemer, vous êtes le directeur des éditions Riveneuve et vous publiez le premier roman du sociologue, essayiste, poète et romancier africain-américain, W.E.B. Du Bois (William Edward Burghardt Du Bois), Le Quête de la Toison d'Argent, traduit par Florence Canicave. C'est un roman qui a été écrit en 1911. Nous sommes aujourd'hui en 2026. Pourquoi ce roman n'a-t-il jamais été publié auparavant en France, selon vous ? Et pourquoi avez-vous choisi de le publier ?
Gilles Kraemer : Effectivement, c'est très surprenant. Nous avons eu cette chance inouïe un peu par hasard. Nous avons publié une revue consacrée à la Harlem Renaissance, le grand mouvement des fiertés noires dont on célèbre le centenaire. Et cela nous a permis d'entrer en contact avec la traductrice du roman de W.E.B. Du Bois, Florence Canicave, qui nous a proposé cette traduction qui aurait dû être initialement publiée par les éditions de la Cheminante, il y a presque une dizaine d'années. Depuis, la Maison de la Cheminante a fermé brutalement et ce livre, qui était prêt à être publié, ne l'a jamais été.
Un siècle après la parution aux États-Unis de ce roman, personne en France n'avait songé à le publier ?
Dubois a été publié. Mais les traductions qui ont été faites de ses œuvres concernent essentiellement ses travaux théoriques et ses travaux engagés. Mais pas du tout ses romans – il en a pourtant écrit cinq –, ni non plus ses écrits poétiques, alors que c'est quelqu'un qui est arrivé à l'écriture par la poésie.
W.E.B. Du Bois est historien, penseur, sociologue... Pourquoi, à un moment, a-t-il choisi de bifurquer vers la fiction pour exprimer ses idées d'émancipation, d'égalité, de panafricanisme ?
La fiction, c'est quelque chose qui est accessible. Et c'est vrai que W.E.B. Du Bois s'adressait à un public à la fois éduqué et pas très éduqué, aux Noirs et aux Blancs. Le roman était effectivement une formule plus accessible pour mettre en scène ses théories, et c'est ce qu'il fait à travers cet ouvrage. C'est un roman qui se passe juste après la guerre de Sécession. Il s'agit de reconstruire les États-Unis avec le Sud, donc des grands propriétaires terriens du coton notamment qui s'associent avec les hommes d'affaires du Nord. Des hommes relativement sans foi ni loi, puisqu'au final, il s'agit de construire un capitalisme musclé, sévère, rude qui est celui des États-Unis et qui n'est pas sans rappeler aujourd'hui l'Amérique de Trump, avec le suprématisme blanc et aussi avec une certaine violence. Et tout cela est mis en scène dans un roman où l'on suit un jeune couple qui a réussi grâce à l'éducation et qui espère se faire une place au soleil grâce à la richesse que permet la culture cotonnière. Et ces deux êtres vont se fracasser contre un mur de verre. Et c'est tout cela qui est mis en scène dans un roman beaucoup plus accessible, beaucoup plus compréhensible par son public. Finalement, les classes populaires noires et les classes populaires blanches ne se rapprochent pas. C'est à dire qu'en fait, par le biais racial, il y a cette cassure qui fait qu'il n' y a pas de cohésion qui permettrait de renverser la tendance de ce capitalisme radical qui est à l'œuvre. Et ça, c'est aussi très moderne et très contemporain.
Rappelons à nos auditeurs l'importance de ce personnage W. E. B. Du Bois dans l'histoire de la pensée politique des Africains-Américains...
C'est un homme du XIVe siècle, et c'est le premier Noir qui sort de Harvard avec un doctorat. C'était en 1895. Il est mort presque centenaire, dans les années 1960. Il a effectivement inspiré grandement tous les mouvements, et notamment les mouvements d'émancipation et celui des droits civiques aux États-Unis. Il est même à l'origine de ces mouvements, par exemple le grand mouvement de la Harlem Renaissance, des Fiertés noires dont on a fêté le centenaire l'année dernière. Et dans Harlem, dans ce quartier de New York, les intellectuels, les jazzmen, les artistes noirs se sont réunis pour revendiquer, après la Première Guerre mondiale, des droits politiques, civiques, culturels. Et ça a été ce grand mouvement qui a essaimé jusqu'en France, également à Marseille et à Paris. Le premier grand congrès panafricain s'est tenu d'ailleurs avec W.E.B. Du Bois à Paris en 1911. C'est un mouvement qui rayonne encore aujourd'hui et qui a a beaucoup d'héritiers.
Peut-on dire que la figure tutélaire de ce mouvement et, d'une façon générale, de la pensée africaine américaine actuelle, c'est W.E.B. Du Bois ?
Oui. On le connaît en France uniquement à travers trois livres traduits et publiés, et nous ne lui avons pas rendu tous les honneurs qu'on lui doit. Donc, chez Riveneuve, nous sommes ravis de participer à faire connaître mieux ce grand personnage qui est un théoricien, certes, mais était aussi un grand romancier.
À lire aussiW.E.B. Du Bois, chroniqueur et analyste de l’Amérique ségrégationniste
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À propos du podcast
Du lundi au vendredi, un journaliste du Service Culture reçoit un acteur de la vie culturelle, pour aborder son actualité et réagir aux initiatives artistiques en France et dans le monde.
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