Les Rendez-vous de Philopop - Colonialisme et Terrorisme : une confrontation entre Sartre et Camus
Épisode de Les rendez-vous de Philopop par Ouest Track Radio · 25 février 2024 · 47 min
Les situations historiques ne sont jamais identiques. Mais dans la mesure où l’enchaînement monstrueux des massacres qui ont lieu depuis cinq mois en Israël et à Gaza, nous y incite, il peut être utile de réfléchir à ce qu’ont écrit Sartre et Camus sur le colonialisme et le terrorisme et sur les raisons de leurs divergences à propos du drame algérien, à la fin des années 50.
1. Le désaccord entre Sartre et Camus sur l’avenir de l’Algérie
a. Le rejet de la colonisation française. Quelques dates à rappeler : les massacres de Sétif en mai 1945, le déclenchement de l’insurrection armée par le FLN en novembre 1954, la proclamation de l’indépendance de l’Algérie le 5 juillet 1962.
b. Pour Sartre, il n’y a pas d’autre solution que l’indépendance. Il accorde son soutien public aux militants du réseau Jeanson qui collectent et transportent des fonds et des faux papiers pour aider les nationalistes algériens.
c. Camus veut croire encore à une réforme profonde du système colonial qui permette le maintien de l’Algérie française.
2. Une divergence d’analyse concernant le système colonial
a. Camus dénonce ses injustices dans ses articles sur la « Misère de la Kabylie » parus dans le journal Alger républicain en 1939, et en appelle à une réforme sociale et économique pour réaliser une « Algérie pacifique et juste ».
b. Dans l’article qu’il publie en mars 1956 dans les Temps modernes, Sartre montre que « le colonialisme est un système », qui, en raison même de sa nature systémique, ne peut pas être réformé. De l’analyse de sa « nécessité interne » il passe ensuite à l’examen des conséquences de son développement. « L’Etat français livre la terre arabe aux colons pour leur créer un pouvoir d’achat qui permette aux industriels métropolitains de leur vendre leurs produits ; les colons vendent aux marchés de la métropole les fruits de cette terre volée »
3. Une divergence d’analyse et de jugement sur la nature et le rôle de la violence
a. Sartre : la violence émancipatrice du colonisé
Le système colonial a besoin d’engendrer de la haine pour se maintenir : haine raciste des colons pour les colonisés (qu’ils ont besoin de déshumaniser et d’invisibiliser) et haine des colonisés pour les colons
La violence coloniale conduit à la révolte des colonisés. La violence revient ainsi en boomerang contre le colonisateur, le jour où la furie des colonisés ne peut plus être retenue et éclate (c’est le « temps des massacres », voir la préface de Sartre aux Damnés de la terre de Frantz Fanon, 1961)
La violence insurrectionnelle des colonisés est le seul moyen pour eux de sortir « des ténèbres coloniales » et de s’émanciper
b. Camus : le refus de la « casuistique du sang » (Chroniques algériennes)
Que la violence soit parfois nécessaire, n’implique pas qu’on puisse en justifier le principe au nom d’une justice absolue, et en faire un usage indiscriminé pour frapper des civils innocents.
Les analyses de Camus dans son Essai de 1951, L’Homme révolté : le « crime logique », le « principe de révolte » contre « l’esprit de révolution »
On ne peut condamner la torture pratiquée par l’armée française et sa répression féroce menée contre les populations civiles sans condamner en même temps les attentats terroristes du FLN. Pour Camus, c’est l’engrenage des violences qu’il faut combattre, car il ne peut mener qu’à la destruction.
Conclusion :
Réfléchir sur ces deux références en cherchant à comprendre la critique que chacune d’elles peut adresser à l’autre. Mesurer combien leur usage médiatique se révèle souvent abusif (j’en donne un exemple pour Camus)
Bibliographie :
Situations, V chez Gallimard, recueil d’articles de Sartre dans lequel on peut trouver notamment « Le colonialisme est un système » et sa préface aux Damnés de la terre de Frantz Fanon
L’homme révolté de Camus, collection Folio
Chroniques algériennes de Camus, collection Folio
Autres épisodes de « Les rendez-vous de Philopop »
- Les Rendez-vous de Philopop - Liberté d'expression et liberté de penser 15 juin 2025
- Les Rendez-vous de Philopop - La paix n'est-elle qu'un doux rêve? Kant 27 avril 2025
- les Rendez-vous de Philopop - Mauvaise foi, mensonge, inconscient 9 mars 2025
- Les Rendez-vous de PHILOPOP - Sur Jean Jacques Rousseau, entretien avec Yann Mouton 19 janvier 2025
- Les Rendez-vous de Philopop - La Superstition 15 décembre 2024
- Les Rendez-vous de PHILOPOP - L'histoire se répète deux fois, comme tragédie et comme farce 3 novembre 2024
- Les Rendez-vous de Philopop - Présentation de la saison 2024-2025 22 septembre 2024
- Les Rendez-vous de Philopop - Le Temps 16 juin 2024
- Les Rendez-vous de Philopop - Qu'est ce que le pessimisme? 21 avril 2024
- Les Rendez-vous de Philopop : L’antisémitisme, le sionisme, la Palestine, l’Etat d’Israël, La réflexion de Hannah Arendt 17 décembre 2023
- Les Rendez-vous de Philopop - Les philosophes des Lumières face à la traite négrière et à l'esclavage colonial 29 octobre 2023
- Les Rendez-vous de Philopop : Présentation de la saison 2023-2024 17 septembre 2023
- Les Rendez-vous de Philopop - Vers une terre inhabitable ? 18 juin 2023
- Les Rendez-vous de Philopop - Sur la fragilité de la vérité dans l'espace politique 21 mai 2023
- Les Rendez-vous de Philopop - Qu'est-ce que le peuple ? 16 avril 2023
À propos du podcast
Les Rendez-vous de Philopop avec Didier Carsin
Épisodes similaires
- Episode 3 - Marche ou crève – Quand la vie nous déplace
- Sophie Planque, à hautes sensibilités – Septentrion
- #32 - CE N’EST PAS L’ÂGE. C’EST CE QUE TU AS VÉCU. (Partie 2) – DAT GIRL PODCAST
- Et si on en parlait - 23/10/2026 - Partie 2 – Et si on en parlait
- Sur les rails de l'histoire – Racines & Récits
- Quoi qu’il advienne – EX...
Tous les épisodes de Les rendez-vous de Philopop · Plus de podcasts Société