L'enjeu des ports africains: Tanger Med, un hub majeur entre l'Afrique, l'Europe et la Méditerranée

Épisode de Chronique des transports par RFI · 15 mai 2026 · 3 min

En visite au Kenya du 10 au 12 mai, le président français Emmanuel Macron a salué la signature d'un engagement du géant français du fret CMA CGM avec le port de Mombasa. Situé sur la côte sud du pays, ce port restera géré par le gouvernement kényan. Le projet vise à l'agrandir et à le moderniser. Mais au-delà du Kenya, c'est l'Afrique tout entière qui construit et développe ses accès à la mer. L'analyse de l'expert maritime, Hervé Deiss, fondateur de la revue Ports et Corridors

RFI : En quoi la fermeture du détroit d’Ormuz offre une nouvelle carte aux ports africains ?

Hervé Deiss : Parce qu’il faut bien mettre les chargements quelque part. En effet, parce qu’ils sont bloqués ou empêchés de naviguer par le golfe Persique ou le détroit d’Ormuz, les bateaux chargés de marchandises se sont rapatriés dans des ports d’Afrique de l’Est, d’Afrique du Sud et d’Afrique de l’Ouest. Les marchandises sont encore dans les bateaux ou entreposées dans des lieux de stockage en attendant la reprise de la circulation.

Les statistiques montrent que le port marocain de Tanger fait d’énormes bénéfices depuis le début du conflit en Iran.

Oui et pour une raison simple, que le port de Tanger [géré par le groupe Tanger Med, NDLR] est devenu le plus grand port d’Afrique. Il est donc logique que le trafic maritime mise sur cette gigantesque infrastructure portuaire à l’énorme potentiel.

Vous avez l’air admiratif…

De l’admiration pour le gigantisme de ce port qui s’est en fait développé assez vite. Et du respect pour le choix du gouvernement marocain qui a investi et décidé de développer le port pour faire du Maroc un passage stratégique de l’économie mondiale.

En raison de sa position géographique ?

Parfaitement, le Maroc accumule les avantages : il est une porte sur la Méditerranée et sur l’Europe. En cela, il est un passage stratégique, une route vers tous les continents. Car il peut permettre ensuite à de gros navires d’accoster, de décharger pour les pays d’Afrique. Mais il offre tout autant l’opportunité pour les marchandises de poursuivre leur route vers l’Amérique et l’Asie.

En quoi le grand port de Tanger bénéficie-t-il aux autres ports africains ?

C’est qu'il a déjà redessiné la nouvelle carte du transport africain. L’enjeu de l’accès à la mer est crucial pour les pays de la sous-région : Benin, Burkina, Cameroun, Congo Brazzaville, Côte d'Ivoire, Gabon, Guinée Conakry, Mali, Niger, RDC, Sénégal, Tchad et le Togo. Ce sont des pays enclavés, loin des côtes. Les routes vers les océans sont au cœur de leur développement économique.

Lors de sa visite au Kenya le 11 mai, le président Emmanuel Macron a salué la signature de l’armateur français CMA CGM pour un projet de modernisation du port de Mombasa, au sud du Kenya. Est-ce le début d’une volonté européenne de conquérir le marché est-africain ?

Sans aucun doute oui. L’Europe, comme toutes les puissances du monde – États-Unis, Chine, Inde –, a conscience qu’il faut sécuriser et ajouter de nouvelles routes pour ses approvisionnements en minerais, en matières premières pour les batteries, les véhicules électriques, les ordinateurs, les appareils technologiques du futur, etc. Or, pour ne pas dépendre que du plus grand producteur et transformateur (de minerais et terres rares) qu’est la Chine, il faut diversifier leurs sources d’approvisionnement.

Vous paraissez avoir des doutes sur le développement de cette présence européenne en Afrique de l’Est.

Parce que ce sont des pays anglophones. Et ce sera toujours plus difficile d’investir pour des francophones. Je connais bien le marché du transport africain. Vis-à-vis de la France, la crainte liée à l’histoire du continent est bien présente et peut freiner les démarches, oui, c’est certain. J’en veux pour preuve les principaux propriétaires, constructeurs ou gestionnaires de ports sur la côte est de l’Afrique : Dubaï, Chine, Italo-suisse.

Pour l’Afrique de l’Ouest, on cite beaucoup le développement ces dernières années des ports de Côte d’Ivoire ou du Ghana. Mais en soulignant également leur faiblesse : le manque de routes pour relier l’intérieur du continent, qu’en pensez-vous ?

C’est vrai. Les ports africains ne sont pas tous équipés ni reliés à des infrastructures en bon état et capables de transporter de grosses charges de marchandises via le rail, les autoroutes. Mais les choses changent.

Vous voulez dire que la volonté des gouvernants africains de l’ouest du continent est réelle ?

À cent pour cent, oui. L’Afrique a compris que ses ports sont la clé de sa réussite économique. L’Afrique investit dans son transport de matières premières et de marchandises. Elle fait ce que l’Europe ne fait pas, ce que l’Amérique ne fait pas non plus. L’Asie et l’Amérique latine font comme l’Afrique, elles misent de plus en plus sur le transport maritime et l’accueil des navires grâce aux entrepôts, quais électrifiés équipés, routes reliées, etc. C’est là l’atout majeur de la nouvelle carte du transport maritime africain et donc mondial.

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