Les tâches domestiques : et si on en parlait pour une fois ?
Épisode de Fammelette 💗 par Laurie Gubian · 27 décembre 2024 · 14 min
Le 28 octobre dernier, je suis parti en Corée avec un livre de Titiou Lecoq : Libérées ! Le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale. C’est le deuxième ouvrage de cette autrice que je dévore, après Les grandes oubliées. Et une fois de plus, je suis fascinée par sa façon d’explorer la place des femmes, à travers l’histoire et dans nos vies quotidiennes.
On m’a déjà dit que réfléchir à “ce genre de sujets” était une perte de temps. Mais je refuse cette idée ! Prendre le temps de se poser les bonnes questions, et ce, le plus tôt possible, c’est essentiel pour vivre pleinement plutôt que simplement survivre.
La littérature féministe a bouleversé ma vision du monde. Elle m’a appris à tout remettre en perspective, à questionner ce qui m’entoure. Quelle est ma place, ici et maintenant ?
Dans ma précédente newsletter, je vous avais promis de partager les lectures qui ont transformé ma manière de voir les choses. Alors restez jusqu’à la fin pour découvrir quelques pépites ⬇📚
Mais avant ça, parlons concret à travers les histoires de deux femmes que j’admire, ma mamie et ma mère, pour ensuite se questionner plus en profondeur sur le poids des tâches domestiques dans la vie des femmes. Parce qu’avant de repenser le futur, il faut savoir regarder en face ce qui a été et ce qui est. J’en ai profité aussi pour faire une petite introspection personnelle.
Les mots réduits au silence par le quotidien
Ma mamie est née en… Eh bien, je ne vous dirai pas quand : mamie déteste qu’on évoque son âge. Mais une chose que moi, j’adore, c’est discuter avec elle quand on part en balade les dimanches. On papote pendant des heures, elle me raconte ses péripéties, son histoire, et ses films préférés.
L’autre jour, elle m’a parlé d’un film qu’elle venait de découvrir sur les ménagères des années 60, et plus précisément sur les fameuses écoles ménagères. Ces établissements étaient destinés à préparer les jeunes filles à devenir des "bonnes épouses" et des femmes au foyer parfaites. On leur y enseignait la cuisine, la couture, et la gestion du foyer, dans une vision très genrée des rôles sociaux.
Je lui ai demandé :“Mais mamie ? Ces femmes, en fait, c’était toi ?”
Elle a répondu :“Oui, c’était moi.”
Le ton de mamie était teinté d’amertume. Elle a des regrets, je le sais. Sa vie, on l’a choisie pour elle. Personne ne lui a jamais demandé ce qu’elle aimait, ni ce qu’elle aurait voulu devenir.
Quand elle était petite, Mamie écrivait. Elle écrivait des histoires, des poèmes… Mais la vie a balayé ses rêves. Il a fallu qu’elle s’occupe de ses frères, puis de son mari, et enfin de ses enfants.
Alors qui est ma mamie ? Elle a été une sœur, une femme, une mère. Mais au fond, avant tout cela, c’est une femme, une personne avec des rêves et des envies bien à elle.
Elle n’a jamais cessé d’écrire. Des poèmes, surtout. Ses mots riment avec le romantisme d’une vie qu’elle aurait aimé se construire, une vie qu’elle aurait voulu choisir par et pour elle-même.
Liberté sur le papier, fatigue dans le cœur
Ma mère est née au début des années 60. Contrairement à sa mère, elle a grandi dans un monde où les femmes avaient (enfin !) le droit d’ouvrir un compte en banque, de prendre la pilule, et même de recourir à l’avortement. Un bon début, non ?
Mais la liberté n’a pas tout changé : ma mère n’a jamais échappé à l’inévitable panier de linge sale. À la maison, c’est elle qui a toujours tout géré. Elle n’a jamais fréquenté d’écoles ménagères, mais c’est comme si elle y avait été programmée.
Dans son quotidien, tout est millimétré : pas une seconde de répit. Elle décide où ranger les couverts, quelle cafetière acheter, et change un body de bébé en deux temps trois mouvements. Tout ça sans stress apparent. Mais ce n’est pas inné. Ma mère a perfectionné ses gestes au fil des années.
Le problème, c’est que vouloir tout contrôler tout le temps a un coût. La charge mentale est écrasante. Et comme elle considère que rien ne sera jamais aussi bien fait que par elle-même, elle finit par tout faire, tout le temps. C’est son terrain, et personne ne doit lui retirer.
Je vois la fatigue s’accumuler chez ma mère, mais elle refuse de déléguer. Même quand elle a mal au genou, c’est elle qui branche les prises, ramasse le vomi du chat ou lave le sol. Ces habitudes sont devenues des automatismes au détriment de sa santé physique et mentale.
Pendant plus de 30 ans, ma mère s’est occupée de presque tout à la maison. Même si mon père comprend aujourd’hui qu’on attend de lui qu’il partage les tâches, il a pris goût à ce confort : rentrer à la maison après une longue journée et trouver tout prêt, comme par magie. Bididi, Bobidi, Bou ! Et si, d’un simple 'Salagadou la Magicabou', on pouvait rétablir l’équilibre des tâches à la maison ?
Et comme la formule magique n’est pas instantanée, on multiplie les reproches. Mais n’est-ce pas injuste quand on a jamais appris à faire autrement ? Comme tant d’hommes de sa génération, mon père a grandi dans une société où cette répartition inégale des tâches domestiques était la norme. Alors, même avec la meilleure des intentions, faire évoluer ces habitudes demande du temps, des efforts, et une remise en question profonde.
Après 30 ans de service all-inclusive, je peux comprendre que passer à une répartition équitable ressemble à un sacré bouleversement ! Mais pourquoi ces habitudes sont-elles si ancrées ?
Saviez-vous que la "domestication" des femmes, telle qu’on la connaît aujourd’hui, est une histoire relativement récente ? Il aura suffi de quelques décennies pour transmettre ces gènes de mère en fille.
Retour dans le temps : quand les femmes travaillaient aussi dehors
Pendant des siècles, hommes et femmes participaient aux corvées nécessaires à la survie du foyer. Ces tâches se faisaient souvent à l’extérieur, dans un cadre collectif. Les femmes n’étaient pas assignées uniquement à la maison : elles travaillaient aux champs, lavaient le linge au lavoir ou participaient aux récoltes. Des activités qui, bien que pénibles, offraient des moments de sociabilité et de partage.
Mais au fil des siècles, l’essor des villes et les bouleversements sociaux ont transformé ces corvées. L'hygiénisme, impulsé par les travaux de Louis Pasteur, a notamment renforcé l’importance de la propreté dans les foyers. Une bonne ménagère devait maintenir une maison impeccable pour protéger la famille des microbes, une mission presque sacrée qui justifiait l'assignation des femmes à l'espace privé.
L’arrivée des robots : progrès ou isolement ?
Au 20ᵉ siècle, les innovations technologiques et l’arrivée des électroménagers ont promis de révolutionner le quotidien. Lave-linge, aspirateurs, réfrigérateurs… tout semblait fait pour simplifier les corvées. Mais cette automatisation ne s’est pas traduite par une réduction du travail domestique.
En réalité, ces progrès se sont inscrits dans un contexte social et politique très particulier. Après la Seconde Guerre mondiale, les femmes, qui avaient largement participé à l’effort de guerre dans les usines, ont été incitées à rentrer chez elles. L’enjeu ? Repeupler le pays et restaurer l’ordre familial. Les robots ménagers devenaient alors les alliés d’une "bonne mère de famille", assignée à sa maison pour prendre soin des enfants, du mari, et… des meubles.
Paradoxalement, au lieu de libérer les femmes, ces technologies ont renforcé leur enfermement. Fini le lavoir et ses discussions entre voisines : la femme moderne s’est retrouvée seule face à son lave-linge et son aspirateur, absorbée dans un idéal de perfection domestique. La propreté n'était plus seulement fonctionnelle ; elle était devenue une norme sociale, voire une obligation morale.
Une réflexion nécessaire sur le travail domestique
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À propos du podcast
Le cardiogramme d’une milléniale sensible pour décoder le travail, la vie et tout le reste. fammelette.substack.com
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