«Le supplément du dimanche» 1er novembre 2026
Épisode de Grand reportage par RFI · 1 novembre 2026 · 49 min
L'Ukraine est quotidiennement visée par des missiles et des drones russes, avec une nouvelle génération de drones très redoutables venus de la Russie. Sur la défensive, les Ukrainiens ont fait preuve d'imagination et d'innovation pour développer un véritable arsenal de drones. Une question de survie. Au Gabon, la détresse des familles victimes de crimes rituels prend une toute autre ampleur.
Ukraine : laboratoire à ciel ouvert de la guerre des drones
Privée des systèmes de défense antiaérien des États-Unis, l’Ukraine est depuis plusieurs mois sous le feu constant des frappes russes. Sur le front comme à l’arrière dans les grandes villes. Jour et nuit, les alertes se répètent inlassablement. La Russie cherche ainsi à saper le moral des Ukrainiens contraints de vivre dans la peur… ou de s’enterrer. L’Ukraine n’en continue pas moins de résister à l’envahisseur. Avec des drones : ses propres drones.
Un Grand reportage de Nathanaël Vittrant et Sergey Dmitriev.
Gabon: la détresse sans fin des familles de victimes de crimes rituels
C’est une plaie de nombreuses sociétés d’Afrique centrale, mais elle est particulièrement vive au Gabon : les crimes rituels font chaque année des victimes. Des corps retrouvés sans vie, auxquels on a ôté des organes comme le cœur, les yeux ou le pénis. Dans bien des cas, ces crimes ne sont jamais punis, ou alors seul l’exécutant est arrêté, et pas le commanditaire. Les familles des victimes, elles, se sentent abandonnées face à ces actes qui associent spirituel, politique et criminalité organisée.
Paulin Boukika ouvre sur sa table basse le dossier dans lequel il conserve les documents relatifs à la mort de son fils. Cet agent des forces de l’ordre partage le récit macabre du jour où le corps inerte de Darlin, 14 ans, a été retrouvé, parmi d’autres, devant un célèbre restaurant de plage de la capitale du Gabon, en 2018 : « J'étais au travail. La mère de l’enfant m’appelle en pleurant : "On a retrouvé les enfants morts à la plage. Il faut venir parce qu'on a retrouvé des corps, je ne sais pas s'il est parmi eux." » Paulin Boukika se rend à Gabosep, une des morgues de Libreville : « On m'accompagne là où ils mettent les corps dans les tiroirs. On commence par le premier. J'ai dit "non, ce n'est pas lui". Le deuxième, ce n’est pas lui, etc. C'est au neuvième tiroir que je vois qu'il était là, déjà identifié parce qu'il portait un autre nom. J'ai dit : "Non, ça, ce n’est pas son nom, il s'appelle Boukika Darlin Stessi." »
« La première version, c'était qu'il s'est noyé »
Paulin Boukika conserve notamment les photos prises à la morgue du corps mutilé. Il n’y a jamais eu d’autopsie : « La première version qui m'a été donnée, c'était qu'il s'est noyé. Mais quand je suis retourné à la morgue la deuxième fois pour l’examiner, j’ai bien vu qu'il n'avait pas d'yeux, que le sexe était mutilé, qu'il y avait des parties entaillées. C'est là que j'ai compris que l'enfant ne s’était pas noyé parce qu'il avait des cicatrices un peu au front, au niveau des mains. Il y avait des blessures qui montraient qu'il avait été ligoté et s'était débattu. »
À l’époque, le procureur parle de trois morts par noyade et le gouvernement s’inquiète d’une « récupération politicienne », à quelques mois des élections législatives. Alors que selon certains protagonistes, une quinzaine de corps ont été retrouvés ce jour-là. « La réaction officielle, c'était de nier la situation, se remémore Paulin Boukika. Ils ont masqué en disant qu'ils étaient à la plage, qu’ils se sont noyés à la plage. Et ils ont maintenu ce cap-là. On m’a dit : "Les poissons peuvent manger les yeux, les poissons peuvent manger le sexe." Mais est-ce qu'on peut manger le sexe de quelqu'un sans déchirer la culotte ? Mais il avait encore le slip ! Mais le poisson est rentré où et il est sorti comment ? »
« La réaction officielle, c'était de nier la situation »
La plainte de Paulin n’a jamais débouché. Pour lui, aucun doute, l’affaire a été enterrée : « J'ai continué à faire des recours au tribunal, à faire des plaintes, tout ça n'a jamais abouti. Il n'y a pas eu d'enquête. J'ai été obligé d'abandonner. Ils ont dû couvrir les commanditaires de ces crimes-là, car quand on camoufle, ça veut dire qu'on connaît les commanditaires, on connaît les gourous qui ont fait ça. Les parents victimes, on n'a jamais eu satisfaction. Darlin était mon fils aîné, j’avais beaucoup à lui transmettre. La blessure revient comme si c'était hier. »
Des questions sans réponses et des crimes sans coupables. Et pas de statistique officielle. C’est aussi ce que déplore Germaine Bita. Sur sa terrasse qui surplombe les pistes de l’aéroport, elle ressasse encore les conditions de la disparition de son fils Guy-Léandre, en 2008 : « Un matin, il est parti. Après, je ne l'ai plus jamais revu. Et j'ai trouvé son corps à la plage. C'est là-bas qu'on a balancé son corps. On avait enlevé ses organes. Il n'avait que 18 ans. L'enfant n'avait plus de langue. Son sexe était élevé. Il était nu. Donc je suis allé à la police, j'ai porté plainte. » Malgré un témoin oculaire et plusieurs déplacements au commissariat, aucune enquête n’est entreprise, selon Germaine : « Il y a un monsieur qui a dit qu'il avait vu trois personnes balancer des choses à l’eau. On a dit ça à la police. Rien n'a été fait. C'est resté comme ça. »
« Le corps de mon frère a été retrouvé en brousse, sans cœur »
Une douleur que partage aussi Marie-Anne Minkoue, qui reçoit RFI devant sa modeste maison du quartier de Nzeng Ayong, et exhume des archives des photos de journaux relatant des assassinats : « Le corps de mon frère a été retrouvé en brousse, sans cœur, sans une goutte de sang restant. Des hommes l’avaient invité à aller à la chasse avec eux. Il a fallu payer 300 000 francs [457 euros, NDLR] pour l’autopsie. Mais ça n’a rien donné. Un des assassins a été arrêté, placé en préventive, mais il a fini par sortir, et il est rentré au village. Il avait un frère bien placé. C’est de la corruption pure et simple. »
C’était en l’an 2000. Quelques années plus tard, c’est son fils qui disparait. Sans nouvelles, elle a un jour découvert la photo de son corps illustrant un article dans le quotidien gouvernemental L’Union. Mais elle n’a jamais su d’où venait la photo, récupérée sur Internet, ni ce qui est advenu de son fils. Aujourd’hui âgée, c’est elle qui a dû élever ses petits-enfants. Elle raconte un enfant disparu dans le quartier récemment, une jeune femme dépecée dans un hôtel.
Le sang pour servir les génies des eaux
Si les crimes rituels touchent d’autres pays d’Afrique centrale et du golfe de Guinée, la situation au Gabon est mieux connue grâce au travail et à la ténacité d’un homme. En face de l’un des plus grands hôtels de Libreville, Jean-Elvis Ebang Ondo aime à regarder les cocotiers dont on débite les noix pour les passants du bord de mer. C’est lui qui les a plantés, en souvenir de son fils, Éric, retrouvé là, sur cette plage, en 2005 : « C'est là où on a découvert le corps de l'enfant. Ils étaient au nombre de deux qu'on a enlevés. On tue la personne ailleurs et on vient déposer le corps au niveau de la mer ou bien au niveau des fleuves, pour servir les génies. Parce qu'on signe le pacte avec les forces du mal. L'élément essentiel qu'on retire, c'est le sang. Le sang, c'est le carburant dans le monde mystique. »
Cet endroit, il l’a baptisé le « Jardin des innocents ». Contrairement à beaucoup de familles de victimes, cet enseignant a choisi de ne pas se taire et de ne pas tomber dans la fatalité face à ces crimes qui n’ont rien de traditionnel. « Selon nos études, le phénomène des crimes rituels date des années 1930. Ce sont des pratiques importées et qui persistent. Ce genre-là fonctionne en réseau. Il y a les commanditaires, il y a l'exécutant, il y a les démarcheurs. Le plus souvent, ce sont les proches qui passent à l'acte. Le commanditaire est servi à travers le marabout qui essaie d'exécuter en fonction des besoins de ce commanditaire », affirme Jean-Elvis Ebang Ondo.
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À propos du podcast
RFI propose un grand reportage réalisé par les envoyés spéciaux et les correspondants de la rédaction, partout dans le monde. Diffusion du lundi au jeudi vers toutes cibles à 17h10 TU ; 22h10 TU et à 03h10 TU du mardi au vendredi. Le samedi et le dimanche à 09h10 TU, Jacques Allix, rédacteur en…
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