Élections au Brésil: «Le clan Bolsonaro est une entreprise familiale qui fonctionne bien»

Épisode de Invité international par RFI · 5 octobre 2026 · 7 min

Les Brésiliens devront choisir leur président lors d'un second tour de la présidentielle, le 25 octobre, entre le président sortant Lula et son rival d'extrême droite Flavio Bolsonaro, qui a créé la surprise en arrivant à la première place au premier tour, avec 47 % des voix. Cela pourrait signer un retour en force du clan Bolsonaro, bien que l’ancien président soit en prison pour tentative de coup d’État. Dans quelle mesure Jair Bolsonaro influence-t-il toujours la vie politique ? L’analyse de Frédéric Louault, professeur en sciences politiques à Sciences Po et au Ceri, directeur du Centre pour l'étude des Amériques à l’Université libre de Bruxelles et auteur de Le Brésil en 100 questions, aux éditions Tallandier.

RFI : Sait-on déjà si les autres candidats de droite vont se ranger derrière Flavio Bolsonaro ? Est-ce que c'est lui le favori aujourd'hui pour le poste de président ?

Frédéric Louault : Flavio Bolsonaro est en effet le favori pour le deuxième tour. En revanche, les autres candidats de droite ne se sont pas encore prononcés et il y a de fortes chances qu'ils ne se prononcent pas en faveur de l'un ou l'autre des candidats, même si leur électorat penche presque naturellement vers Flavio Bolsonaro. Ces candidats représentent environ 7,5 % des suffrages recueillis au premier tour, ce qui placerait en fait mathématiquement Bolsonaro très en avance par rapport à Lula. La droite et la droite radicale cumulent environ 55 % des voix au premier tour, alors que Lula n'a fait que 45 % et n'a pas vraiment de réservoir de votes pour le second tour.

Ça, c'est ce qui concerne la présidence. Non seulement Flavio Bolsonaro est en tête, mais le camp Bolsonaro a remporté hier toute une série de victoires parce qu'on ne votait pas que pour la présidentielle. Ce camp, ce clan, a la main, là, aujourd'hui, sur l'extrême droite et sur une partie de la droite brésilienne ?

En effet, le bolsonarisme est devenu enraciné, complètement majoritaire dans l'échiquier politique brésilien, que ce soit au Sénat, au Congrès où il avance, il progresse fortement par rapport aux élections précédentes, et même pour les gouverneurs des États fédérés. On voit que ce sont des candidats soutenus par Jair Bolsonaro ou son fils, l'actuel candidat Flavio, qui ont été réélus ou qui ont remporté la victoire pour des postes principaux de gouverneur.

Avec très souvent des membres de la famille Bolsonaro...

Exactement. Parce que le bolsonarisme, le clan Bolsonaro, est aussi avant tout peut-être une entreprise familiale qui fonctionne très bien, puisqu'il y a deux frères de Flavio Bolsonaro qui ont été élus, l'un sénateur et l'autre député fédéral. Sa belle-mère, Michelle Bolsonaro, a été elle-même élue sénatrice. Le frère de Jair Bolsonaro, donc l'oncle de Flavio, a été élu lui aussi député fédéral. On voit bien que toute la famille est mobilisée et que le nom Bolsonaro est une publicité en lui-même et permet de se faire élire assez facilement au Brésil.

Le leader Jair Bolsonaro, l'ancien président, lui, est assigné à résidence. Il a été condamné à 30 ans de prison pour tentative de coup d'État. C'est quand même lui qui tire les ficelles aujourd'hui, ou il y a quelque chose qui se met en place au sein du mouvement ?

C'est complètement Jair Bolsonaro qui est derrière tout cela. C'est lui d'ailleurs qui a décidé que Flavio Bolsonaro deviendrait le candidat du camp pour cette élection présidentielle. D'ailleurs, à l'époque, c'était à la fin du mois de décembre 2025, peu de personnes pensaient que Flavio Bolsonaro pourrait être compétitif face à Lula.

À écouter dans DécryptageProcès de Jair Bolsonaro: un défi pour la démocratie au Brésil

Et ça avait suscité des critiques, même au sein du mouvement ?

Tout à fait, parce que certains membres du bolsonarisme considéraient qu'il fallait présenter quelqu'un de plus expérimenté comme le gouverneur de São Paulo sortant Tarcísio de Freitas. Mais finalement, le pari de Jair Bolsonaro de transférer son capital politique directement vers son fils et de maintenir finalement cette lignée familiale semble avoir fonctionné, du moins pour le premier tour.

Est-ce que ça veut dire que tout le monde s'est rangé derrière lui une fois la décision prise par Bolsonaro ? Il y a une vraie discipline de parti ?

Il y a une discipline de groupe, je dirais, pas de parti, parce que tout ça ne s'appuie pas vraiment sur un parti fortement structuré. C'est vraiment un mouvement politique qui surfe sur la vague du bolsonarisme, qui s'est créé en 2018. Flavio Bolsonaro lui-même, quand il a été élu sénateur en 2018 et que sa carrière politique a décollé, c'était dans l'élan de la candidature présidentielle de son père.

Et lui aussi fait l'objet de procédures judiciaires. Il est visé par une enquête pour corruption et pour blanchiment d'argent. Ça, ça n'a pas d'incidence sur le vote des électeurs d'extrême droite ou de droite ?

Ça pourrait avoir une incidence, mais il se trouve que les scandales de corruption ont entaché l'ensemble de la classe politique ces derniers mois, même dans l'entourage de Lula, où le propre fils de Lula a été rattrapé par des affaires, et plus largement la Cour suprême brésilienne, dont l'un des ministres avait été celui qui avait prononcé la peine d'emprisonnement contre Jair Bolsonaro, qui s'est retrouvé au cœur d'un scandale politico-financier. Finalement, les accusations à l'encontre de Flavio Bolsonaro se sont retrouvées un petit peu noyées dans tout ce flot d'accusations.

Mais ça ne lui a pas fait perdre de voix ?

Ça ne lui a pas fait perdre de voix a priori. Même si, bien sûr, c'est un thème de campagne mobilisé par Lula et par le Parti des travailleurs, mais il semble assez résistant finalement à ces accusations de corruption, sachant qu'il n'a pas encore été condamné directement dans l'une de ces affaires.

Alors, on savait que le mouvement de Jair Bolsonaro, de la famille Bolsonaro, disons, était très bien implanté dans le milieu rural depuis le début. C'est un mouvement qui a le soutien des grands agriculteurs notamment, et des grands éleveurs. Hier, il y a eu aussi des célébrations dans un certain nombre de villes et des succès. Ça, c'est nouveau ou c'est une tendance qu'on observait déjà ?

Alors, c'est une tendance qui était déjà présente. Et finalement, cette élection de 2026, elle a consolidé des équilibres politiques et des équilibres électoraux qui étaient déjà en place depuis une vingtaine d'années. Ce qu'a fait Bolsonaro père et ce que fait maintenant son fils, finalement, c'est récupérer un électorat déçu du Parti des travailleurs, qui s'est peu à peu radicalisé, mais qui est très présent aussi dans les zones urbaines, les zones les plus développées du sud du pays. D'ailleurs, on pourrait dire que l'électeur-type de Flavio Bolsonaro, qui est le même que l'électeur-type de son père, est plutôt un homme blanc qui vit en contexte urbain, qui a d'ailleurs un bon niveau de vie en termes financiers, mais aussi en termes d'éducation. Ce sont des personnes qui ont un plus haut niveau d'éducation. Alors qu'à l'inverse, Lula est encore très présent, ses bases électorales sont les plus puissantes, dans les secteurs les plus pauvres, les plus déshérités de la population et dans les zones les plus marginalisées du territoire brésilien.

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