L'Instant Philo - Quel sens donner à l'héroïsme ?

Épisode de L'Instant Philo par Ouest Track Radio · 10 mai 2026 · 19 min

Quel sens donner à l’héroïsme ?

I. Analyse générale et questionnement

A. Polysémie et définition du terme Héros 1) Trois sens du mot « héros »

En un premier sens, un héros ou une héroïne désigne le personnage central d’un récit - roman, pièce de théâtre, opéra, film, série. Mais Tartuffe chez Molière ou Frédéric Moreau dans l’éducation sentimentale de Flaubert montrent que le héros d’une fiction n’a toutefois pas toujours grand-chose à voir avec ce qu’on entend par héroïsme – certains personnages de fiction sont même qualifiés d’anti-héros. Quelques précisions s’imposent. Dans une acception courante, les héros sont des individus qui font preuve d’un grand courage dans des situations périlleuses pour secourir des personnes, comme ça peut être le cas pour les pompiers ou certains sauveteurs professionnels ou improvisés. Sans rien retirer à leur mérite, on note toutefois que dans la tradition occidentale depuis l’antiquité, l’héroïsme a un sens encore plus fort : c’est une figure de l’excellence humaine, aux côtés notamment du génie, du sage ou de la personne inspirée dans le domaine religieux.[i]

2) L’héroïsme contesté

Mais cette manière de distinguer un individu du commun des mortels a fait l’objet de vives polémiques. On a pu assister ainsi à une « démolition du héros »[ii] au XVIIe siècle en France sous l’influence d’une théologie mettant l’accent sur le péché pour laquelle la supposée grandeur humaine cache davantage de l’amour-propre qu’une vraie noblesse d’âme. A quoi le philosophe Hegel, qui trouve légitime la figure du héros, objectera que « Les grands hommes sont suivis par un cortège jaloux qui dénonce leurs passions comme des fautes »[iii]. Ensuite, le monde contemporain a tâché de vider l’héroïsme de son essence aristocratique très discriminante. Andy Warhol milite pour un droit pour tous à un quart d’heure de célébrité. David Bowie chante que nous pouvons tous être un héros juste pour un jour. Mais parle-t-on alors encore d’héroïsme ?

3) L’héroïsme et le combat

Rappelons qu’à l’origine, l’héroïsme est une habileté et une bravoure exceptionnelles à la guerre, dont le légendaire Achille est le meilleur exemple. Pour autant, l’héroïsme ne se réduit pas aux hauts faits militaires. D’abord, les attitudes héroïques sur le champ d’honneur sont devenues rares avec les progrès technologiques. Plus de 70 % des victimes dans le conflit russo-ukrainien sont dues à des tirs de drone : cela fait bien longtemps qu’est révolue l’époque où les hoplites grecs, munis de leurs armes et de leur bouclier, combattaient frontalement leurs ennemis ! Ensuite, une lutte courageuse et pacifique au nom d’un idéal de justice ou pour des droits sociaux, peut être aussi héroïque. Qu’on songe aux combats de Martin Luther King ou à Gandhi.

B. Autres caractéristiques de l’’héroïsme 1) Le héros entre violence et sacralisation

Pour compliquer encore plus les choses, le héros est parfois d’une effrayante singularité.La modération n’est pas son fort. Dans l’Iliade, Achille est souvent capricieux. Par vengeance, il égorge douze jeunes troyens quand il apprend la mort de son ami Patrocle. Et après avoir combattu victorieusement Hector qui a tué son ami, il traîne cruellement son cadavre désarticulé devant les murailles de Troie. Paradoxalement, la violence meurtrière ne fait pas du tout obstacle à la sacralisation du héros. Achille est présenté comme un demi-Dieu.

2) Héroïsme et genre

Jeanne d’Arc qui a une place de choix dans les figures héroïques de l’histoire de France a été canonisée par le pape Benoit XV en 1920.Elle n’a cessé d’affirmer que Dieu lui a dicté de bouter les anglais de France et d’ouvrir, à la tête d’une armée, une voie en vue de faire couronner Charles VII à Reims. Cet exemple montre, soit dit en passant, que l’héroïsme n’est pas nécessairement l’apanage des hommes[iv], même si, en français, une « héroïne » ne désigne pas une femme héroïque mais simplement un personnage de fiction. Les langues ne sont pas toujours au diapason du réel.

L’héroïsme, on le voit, est une réalité qui demande vraiment à être interrogée et redéfinie. En quoi est-ce une notion encore éclairante ? La présence de super héros dans la culture populaire indique-t-elle que le besoin d’avoir des héros est loin d’être mort ? Mais quel sens donner aujourd’hui à l’héroïsme ?

II. L’héroïsme selon Hegel

A) Une analyse du philosophe Hegel 1) Quelques définitions

En laissant de côté une discussion de la philosophie de l’histoire de Hegel, on peut tirer quelques éclaircissements des analyses qu’il propose au sujet de l’héroïsme. Selon lui, le héros, en effet, est l’acteur principal de la transition vers un progrès historique. Dans le recueil intitulé : La raison dans l’histoire, il considère que les grands personnages historiques « sont ceux qui ont eu le bonheur d’être les agents d’un but qui constitue une étape dans la marche progressive de l’Esprit universel ». « Ce sont eux qui réalisent ce but qui correspond au concept supérieur de l’Esprit. C’est pourquoi on doit les nommer des héros ».

2) La grandeur du héros

Sa conception de l’héroïsme conserve l’idée que la grandeur du héros, c’est d’être porté par plus grand que lui, en l’occurrence par « l’esprit universel » ou par « le concept supérieur de l’esprit ». Il précise : « Ce sont eux – les héros- qui ont voulu et accompli (…) une chose juste et nécessaire ( …) ils l’ont comprise parce qu’ils ont reçu intérieurement la révélation de ce qui est nécessaire et appartient réellement aux possibilités du temps ».

3) Héroïsme et politique

Pour illustrer sa conception du héros, Hegel prend l’exemple de grands conquérants : Jules césar, Alexandre le Grand mais aussi Napoléon. Pour Hegel, l’histoire est de nature politique. Si l’héroïsme a souvent été guerrier, c’est parce que la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens comme le soutient Clausewitz, un contemporain de notre philosophe. La politique mobilisant évidemment d’autres moyens que la guerre, on comprend qu’on puisse placer Gandhi ou Martin Luther King du côté des héros car ces derniers ont fait passer, sans faire usage des armes, d’une ancienne organisation politique à un nouvelle plus juste.

B. L’héroïsme et ses limites

1) Vision romantique et tragique du héros

Appartenant à l’ancien régime qu’il contribue à faire disparaître, il peut arriver au héros de disparaître lui-même quand la transition est effectuée. Hegel a une vision tragique du héros. Il écrit : « Leur but atteint, ils sont tombés comme des douilles vides. Ils ont eu peut-être du mal à aller jusqu’au bout du chemin ; et à l’instant où ils y sont arrivés, ils sont morts - jeunes comme Alexandre, assassinés comme Jules César, déportés comme Napoléon ». On pourrait ajouter : emprisonnée et brûlée vive comme Jeanne d’Arc, mort politiquement après la seconde guerre mondiale comme Churchill, assassinés comme Gandhi, Martin Luther King, Abraham Lincoln ou Henri IV. Au demeurant, De Gaulle ou Nelson Mandela font sans doute exception, même s’ils ont connu une traversée du désert qui pouvait faire croire qu’ils étaient finis politiquement.

2) Qui est vraiment un héros ?

La liste de héros proposée semble-t-elle discutable ? Les appréciations peuvent certes diverger : l’essentiel est d’y placer des personnalités qui ont changé politiquement la donne de façon positive et juste. Une chose est sûre, les individus historiques qui ont apporté la désolation et la mort ne font évidemment pas partie des héros, même si culte de la personnalité a été habituellement un instrument de leur pouvoir. La grandeur de l’héroïsme est de construire un monde nouveau et meilleur, non de détruire ou de faire régresser l’humanité dans une nouvelle forme de barbarie.

3) L’ambiguïté de la figure du héros

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À propos du podcast

"L'instant philo" par Didier Guilliomet En une dizaine de minutes de quoi nourrir sa réflexion sur des questions traitées de façon accessible.

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