Arrêter de militer contre les gens qu'on prétend défendre

Épisode de la Voix des Mots : écriture, créativité et émotions ! par Mahuna Vigam · 14 juin 2026 · 20 min

Se dire allié et continuer à invisibiliser les personnes qu’on prétend défendre, n’a rien avoir avec du militantisme. C’est de la posture. Et si tu ignores l’outil révolutionnaire qu’est le regard situé, tu n’es peut-être pas l’allié que tu prétends être 🫣.

Installez-vous. Parce qu’aujourd’hui on va parler d’un concept qui a changé ma façon de lire, de créer, de consommer, de militer. Et on va partir d’un commentaire. Un commentaire banal, posté sous ma dernière vidéo. Un commentaire bien intentionné, probablement. Et pourtant un commentaire qui illustre exactement ce dont on va parler aujourd’hui.

Quelqu’un a donc écrit sous ma publication sur Chères Ancêtres d’Isis Labeau-Caberia : “publié chez Grasset qui a été racheté par Bolloré.” Sous-entendu : problème. Sous-entendu : boycott.

Sauf que.

Isis a essuyé une vingtaine de refus (d’après ce que j’ai vu dans une de ses stories) avant que Grasset lui dise oui. Vingt refus. Pour un ouvrage qui parle “des résistances anticoloniales des femmes esclavisées, qui ressuscite une mémoire longtemps censurée”, qui nous donne des noms, des visages, des stratégies de survie et de lutte. Quand vous êtes une autrice noire et que le milieu de l’édition vous ferme ses portes les unes après les autres et qu’enfin quelqu’un vous dit oui, vous signez. Parce que c’est ça la réalité concrète des autrices racisées dans ce milieu.

Ce livre est sorti avant que Bolloré prenne le contrôle éditorial de Grasset. Isis n’a pas signé avec Bolloré. Tout comme plusieurs autres auteurices racisé.es dans des maisons d’éditions “appartenant” à Bolloré. Iels n’ont pas tous.tes les moyens, la possibiité de basculer d’une maison d’édition à une autre, comme ça, en claquant des doigts. Car le milieu de l’édition, de base, les invisibilise déjà (et je vous renvoie à tout mon contenu ici et sur Instagram sur ces sujets).

Et surtout. Boycotter Grasset aujourd’hui ne nuit pas à Bolloré. Bolloré s’en fiche. C’est Isis qui perd des ventes, de la visibilité, des opportunités de carrière. C’est elle qui paie la facture d’un militantisme qui n’a pas pris le temps de se demander sur qui allait tomber ce geste. Isis elle-même l’a dit dans un carrousel : boycotter, oui, mais intelligemment, stratégiquement. Parce que Bolloré n’a pas investi dans l’édition pour faire de l’argent. Il l’a fait pour le contrôle des idées.

Qui a besoin de Bolloré quand on a des alliés comme ça.

Ce commentaire m’a mise en colère. Parce qu’il illustre quelque chose que je vois partout et qui me fatigue profondément. Le militantisme de façade. Celui qui se donne bonne conscience sans jamais interroger l’impact réel de ses gestes. Et invariablement, ce sont les personnes marginalisées qui absorbent les dégâts. Pas Bolloré. Pas le système. Isis.

bell hooks appelait ça la politique sans pratique. Le geste visible qui soulage celui qui le fait, sans transformer la réalité de ceux au nom desquels il prétend agir.

Et pour comprendre pourquoi ce commentaire est le symptôme d’un problème plus profond, il faut qu’on parle d’un outil. Le regard situé.

D’où vient la notion de regard situé ?

En 1988, Donna Haraway, biologiste et philosophe des sciences féministe, publie un article qui va tout changer : Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective, dans la revue Feminist Studies. Elle s’attaque à deux illusions symétriques. D’un côté le regard de nulle part, celui qui prétend à l’objectivité totale, ce qu’elle appelle le god trick, le truc de Dieu, faire croire qu’on voit tout depuis nulle part. De l’autre le relativisme total qui dit que toutes les perspectives se valent. Elle refuse les deux. Pour elle la seule connaissance honnête est partielle, localisée, incarnée.

Mais le terrain avait été préparé. Sandra Harding et Nancy Hartsock avaient déjà développé dans les années 70-80 le feminist standpoint theory : les femmes, précisément parce qu’elles occupent une position dominée, ont accès à des connaissances que les dominants ne voient pas.

En 1990, Patricia Hill Collins approfondit la dimension raciale. Elle montre que le regard situé ne peut pas ignorer l’imbrication des oppressions. Race, genre, classe se croisent et produisent des positions de savoir distinctes. Une femme noire ne voit pas le monde comme une femme blanche, ni comme un homme noir. Elle appelle ça la matrix of domination.

En 1989, Kimberlé Crenshaw formalise l’intersectionnalité. Ce n’est pas juste un concept, c’est un outil juridique et analytique pour nommer ce que les grilles d’analyse unidimensionnelles ratent.

Et bell hooks théorise le regard depuis la marge comme un regard critique et résistant. Celui qui voit ce que le centre ne voit pas parce qu’il n’a aucune raison de le chercher.

Aujourd’hui ce concept circule dans les études postcoloniales, la critique des algorithmes, les sciences de l’information. Safiya Umoja Noble montre que les biais des moteurs de recherche sont des regards situés non déclarés, présentés comme neutres. Google n’est pas objectif. Google est situé.

Ce que ça veut dire le regard situé concrètement

Le regard situé c’est la conscience que toute connaissance est produite depuis une position spécifique. Un corps, une histoire, une classe, une race, un genre. Personne ne voit le monde depuis nulle part. La question c’est : est-ce qu’on le sait, et est-ce qu’on le dit ?

Pour une personne non racisée, ça commence par une question inconfortable. Depuis où est-ce que je parle ? Quand tu partages un contenu sur les minorités, tu vérifies si la personne qui parle est elle-même concernée ou si c’est encore quelqu’un qui parle à la place de. Quand tu boycotts quelque chose au nom d’une cause, tu te demandes : qui trinque concrètement si je fais ça ?

Pour une personne racisée, c’est différent parce que le travail n’est pas le même. Le regard situé c’est d’abord une légitimation. Ce que tu vois et que les autres ne voient pas, ce n’est pas de la subjectivité excessive. C’est de la connaissance produite depuis une position que les autres n’occupent pas. Ton inconfort face à un roman présenté comme universel où le personnage racisé sonne faux, où la douleur est esthétisée pour un regard blanc, cet inconfort c’est ton regard situé en action.

Le transformer en muscle

Et c’est là où je veux aller plus loin qu’Haraway. Elle a donné l’outil épistémique. Moi je veux parler de son application dans le quotidien comme pratique de résistance continue.

Parce qu’une fois que ce regard est actif, tu ne peux plus faire les mêmes gestes de la même façon.

Tu entres dans un coffee shop qui se dit vietnamien. Mais à l’intérieur, rien de vietnamien. Une esthétique épurée, occidentale, revisitée pour un public bobo parisien. Le regard situé te demande : qui a créé cet espace ? Qui en tire profit ? Où sont les restaurants tenus par des personnes vietnamiennes dans ce même quartier ? Est-ce que je peux les trouver et y aller à la place ?

Tu commandes un matcha latte. Le regard situé te dit que le Japon est en crise de production de thé matcha à cause du dérèglement climatique, que la demande occidentale explose et que ça crée une pression sur les producteurs japonais qui ne peuvent plus suivre. Tu bois quand même peut-être, mais tu sais.

Tu vois le moringa latte arriver dans les coffee shops branchés. Le regard situé te dit que les populations africaines consomment le moringa depuis des siècles, que cette plante va être extraite de son contexte, rebrandée, surpayée, revendue à des populations occidentales pendant que les populations qui en sont à l’origine n’en tireront aucun bénéfice économique. C’est le même mouvement que le yoga, que le hammam, que le gua sha, que la méditation de pleine conscience détachée du bouddhisme. C’est le capitalisme qui s’approprie, efface l’origine, et revend.

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À propos du podcast

La Voix des Mots est un podcast et une newsletter dans lesquels je vous partage mes réflexions, mon quotidien, et mes romans. Je suis Mahuna Vigam (alias Mahuna Poésie), poétesse, romancière, podcasteuse et animatrice d’ateliers d’écriture créatifs et émotionnels. Ici on parlera donc écriture,…

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