Exposition: Kerry James Marshall replace la peinture noire au centre de l'histoire de l'art

Épisode de Reportage culture par RFI · 17 octobre 2026 · 3 min

Remettre les personnes noires, les Afro-Américains, les Africains, au cœur de la peinture et de l'histoire de l'art occidental : c'est la mission exploratrice que s'est donnée Kerry James Marshall, figure majeure de la peinture contemporaine. Célèbre aux États-Unis depuis plus de 40 ans, l'artiste afro-américain est invité pour la première fois en France, au Musée d'Art moderne de Paris, pour une rétrospective majeure de son travail.

Dans ce grand monochrome noir, deux petits yeux blancs rieurs sur une rangée de dents, sourire éclatant. Ce visage que l'on devine reprend les traits d'une caricature raciste. Avec ce tableau de 1986, Kerry James Marshall pose les bases de son œuvre.

« Si tu regardes les tableaux de Rembrandt, Léonard de Vinci, etc., tous les personnages sont blancs. C'est normal, ces maîtres sont qui ils sont. Et leurs œuvres sont magnifiques. Mais quand tu veux réaliser tes propres représentations, tu te retrouves confronté au fait que les gens qui te ressemblent ne sont pas représentés dans le panthéon de la grande peinture, sauf de manière périphérique. Donc moi, en tant qu'artiste afro-américain, je veux voir des images de personnes noires au centre des tableaux, et pas de manière occasionnelle. Je veux les voir tout le temps », explique Kerry James Marshall.

« Ces figures sont factuellement noires »

Pour replacer les figures noires, invisibilisées, dans l'histoire de l'art, il interroge la « noiritude » : ces personnages hyperréalistes ne sont pas marron, ni bruns, mais noirs, noire d'ivoire, comme le charbon. « Il y a le fait d'être noir en tant qu'idée, et le fait d'être noir en tant qu'identité. Ici, nous sommes dans la noiritude en tant qu'idée. Ces figures sont factuellement noires. C'est de la peinture noire. C'est pour ça qu'ils sont aussi noirs, pour libérer les gens de la notion qu'être noir, c'est une limite. Tu peux être ce que tu veux, tu ne dois pas forcément te mouler aux stéréotypes », analyse l'artiste.

Dialoguer avec les maîtres

Dans des décors très colorés, il dépeint le quotidien des Afro-Américains : chez le barbier, au café, en famille... Ici, un pique-nique au bord d'un lac à la manière de Seurat. Là, des amoureux qui s'embrassent dans des paysages bucoliques dignes du rococo.

« Il a une culture phénoménale. Dans sa jeunesse, il a étudié tous ces maîtres, tous ces peintres pour créer des tableaux majestueux, puissants et soigneusement composés en dialoguant avec l'histoire de l'art parce qu'il a une connaissance profonde et très importante de cette histoire », raconte Kelly Christina Grant, conseillère scientifique de l'exposition.

Selon elle, les tableaux, pleins de symboles et de détails, ont plusieurs niveaux de lecture : « En haut du tableau, on va avoir une pochette d'un album de Lauryn Hill. On va avoir cette figure anamorphique, au centre de la composition, qui représente la Belle au bois dormant de Disney, où il interroge les canons occidentaux, les canons blancs, et on voit que seuls les enfants semblent intrigués par cette figure. Mais les figures adultes, elles, ne se préoccupent plus de ces canons, de ces standards. »

Un peintre d'histoire

Kerry James Marshall se pense comme un peintre d'histoire. Dans cinq tableaux inédits, il s'attaque à un sujet rarement représenté : le rôle joué par certains Africains dans la traite transatlantique. « On a le chef guerrier en arrière-plan, en rouge, qui regarde cette scène car il aborde une histoire difficile, des faits historiques. Il reprend le procédé de composition des Sabines de David », détaille la conseillère scientifique.

À l'ère des batailles mémorielles et du révisionnisme historique, la peinture, comme outil de réparation, est l'une des ambitions de ces tableaux monumentaux, où les personnages presque grandeur nature nous regardent souvent droit dans les yeux.

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