#70 Le yoga ne soigne pas un management toxique avec Severine Bavon

Épisode de Vlan! Leadership par Grégory Pouy · 6 avril 2026 · 55 min

Séverine Bavon, autrice d'une newsletter aussi géniale que déjantée (CLDT) vient de publier Ciao les nazes, un manifeste sur les dysfonctionnements du monde du travail écrit sous forme de lettre d'adieu, avec une centaine de notes de bas de page et une verve qu'elle décrirait elle-même comme "un fond de scientiste servi par une tenancière de PMU".

Je lis sa newsletter depuis un moment, et j'aime particulièrement ce qu'elle fait : des sujets sérieux, sourcés, traités avec une colère saine et beaucoup d'humour. Ce n'est pas si courant. Quand quelqu'un arrive à parler de burn-out, de méritocratie brisée et de présentéisme en te faisant rire, ça mérite qu'on s'y attarde.

Dans cet épisode, nous parlons de ce qui dysfonctionne structurellement dans le monde du travail, et pourquoi la plupart des gens ont l'impression de souffrir seuls alors que les causes sont collectives. J'ai questionné Séverine sur le care en entreprise, sur la différence entre prendre soin du travail et prendre soin des collaborateurs, sur le présentéisme comme "plaie absolue", sur les managers accidentels, sur les deux grandes ruptures de contrat qui remettent en question le rapport au travail aujourd'hui. Et on a terminé sur l'IA, avec une question simple : si on gagne du temps grâce à elle, qu'est-ce qu'on en fait vraiment ?

Citations marquantes

"Un fond de scientiste servi par une verve de tenancière de PMU." (Séverine sur son ton, 02:39)

"Le socle du sens au travail, c'est d'être en mesure de bien faire son travail, de ne pas être empêché par des process, des règles, des gens, des interruptions." (05:51)

"On vit culturellement dans un bain qui nous dit que si on souffre, ça a de la valeur. Il faut briser ce lien entre souffrance et valeur du travail." (11:22)

"Ce qu'on va gagner en productivité grâce à l'IA, j'ai l'impression qu'on va juste l'utiliser pour travailler plus. Le standard va monter. On sera tous armés avec nos agents, et on sera juste tenus à plus de productivité." (52:10)

"Le présentéisme, c'est utiliser le temps passé au bureau comme seule mesure de l'engagement. C'est complètement contre-productif, et c'est extraordinairement excluant." (37:44)

Big Ideas avec timestamps

1. Les problèmes au travail sont structurels, pas individuels (00:13 / 10:47) Ce qu'on vit comme un échec personnel, une fragilité, un manque de résilience, est en réalité le résultat de structures défaillantes. La lettre de Séverine s'adresse à "Madame Monsieur", entité sans visage, parce qu'il n'y a pas de coupable unique. Ce cadrage change tout : cesser de se culpabiliser est la première étape pour comprendre et potentiellement agir.

2. Le yoga n'est pas du care, c'est un pansement (05:11 / 09:15) Prendre soin des collaborateurs commence par leur donner les conditions pour bien faire leur travail, pas par des services de confort ou des journées bien-être. Le care réel, c'est un travail stratégique qui touche la sécurité psychologique, la charge de travail, le sentiment de justice. Ce n'est pas délégable aux RH, ça tient de la vision de la boîte.

3. La méritocratie et la retraite : deux promesses brisées (18:15 / 20:12) Le contrat implicite du travail reposait sur deux piliers : travailler bien permet de progresser, et à terme il y a une retraite. Les deux sont fragilisés. 2 millions de travailleurs en France seraient sous le seuil de pauvreté selon Oxfam. La retraite n'est plus une carotte crédible. Sans ces deux fondations, l'équation "ce que je donne / ce que je reçois" ne tient plus.

4. Le présentéisme : la grande plaie française (36:03 / 40:08) Quand le cadre n'est pas clair et que les KPI ne suffisent pas à mesurer l'engagement, on mesure le temps passé à être vu. C'est absurde, contre-productif, et profondément excluant pour tous ceux qui ont une vie hors du bureau : parents, aidants, femmes. La glorification de la charrette en est la forme la plus toxique.

5. Le cadre clair comme condition de la confiance (29:17 / 35:54) Faire confiance aux collaborateurs ne veut pas dire laisser faire n'importe quoi. La confiance ne fonctionne que dans un cadre explicite : ce qui est attendu, ce qui est permis, ce qui ne l'est pas. Le "bon patron" trop tolérant qui ne pose aucune limite crée en réalité des injustices, laisse passer les abus et décourage ceux qui font bien leur travail.

6. L'IA : qui bénéficiera vraiment du temps gagné ? (47:02 / 54:26) Séverine ne croit pas aux effets positifs automatiques de l'IA sur le travail. Son intuition : la nature corporate a horreur du vide, et le temps libéré par les outils sera réabsorbé dans plus de productivité, pas dans plus d'humanité. La vraie question n'est pas ce que l'IA peut faire, c'est ce que la société décidera de faire du temps qu'elle libère.

Questions posées dans l'interview

Qu'est-ce qui t'a donné envie d'écrire cette newsletter à l'origine ?

Comment tu définirais le ton de C'est l'été et de Ciao les nazes ?

Qu'est-ce qui dysfonctionne complètement dans notre manière de penser le leadership en entreprise ?

Est-ce qu'il faut prendre soin des collaborateurs, ou prendre soin du travail pour prendre soin des collaborateurs ?

Comment tu envisages le care au sein de l'entreprise, et pourquoi ça ne se décrète pas ?

Est-ce qu'on peut s'enrichir encore en travaillant, et qu'est-ce que ça fait quand ce n'est plus le cas ?

Comment créer de la sécurité psychologique sans devenir le psy de l'équipe ?

Quels sont les signaux d'alerte d'une culture managériale toxique ?

Comment tu envisages l'impact de l'IA sur le monde du travail ?

Si tu ne pouvais changer qu'une règle dans le monde du travail, ce serait laquelle ?

Références citées

Études et données

Étude Empreintes Humaines : 47% de salariés en détresse psychologique au travail (07:00)

Oxfam : estimation de 2 millions de travailleurs pauvres en France (18:15) [à vérifier selon Séverine elle-même]

Robert Walters : étude sur les "managers accidentels" (41:49)

Donnée sur les 70% de Français inquiets de l'impact de l'IA sur leur emploi (47:46) [à confirmer]

Concepts et références culturelles

Keynes (cité "Kent" dans la transcription) : prédiction du travail à 15h/semaine avec les avancées technologiques (53:46)

"Rien de pire qu'un bon patron", article de Félix et Jean de Punchy dans leur newsletter (34:14)

Paradoxe de productivité de Solow (évoqué sans être nommé par Grégory, 49:44) : impossibilité de mesurer l'impact réel de l'informatique sur la productivité

Concepts mentionnés

Bullshit jobs (16:24)

Risques psychosociaux / RPS (08:33)

Sandwich employees (26:54)

Semaine de 4 jours (53:58)

Revenu universel de base (52:59)

Présentéisme vs présence (36:03)

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À propos du podcast

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