#413 La sécurité est-elle un sujet de droite? avec Nicolas Nordman
Épisode de Vlan! par Gregory Pouy · 27 octobre 2026 · 1 h 08 min
Nicolas Nordman est un ancien adjoint à la maire de Paris chargé de la sécurité de 2020 à 2026. Il a publié La gauche et la sécurité. Le titre sonne comme un paradoxe et il a fait réagir dans les deux camps : certains étaient soulagés qu’un élu de gauche ose enfin parler de sécurité, d’autres se moquaient d’une gauche qui découvrirait le sujet.
C’est justement ce paradoxe qui m’a attiré chez Nicolas. Dans le cirque médiatique, on a d’un côté ceux qui répètent « insécurité, insécurité, insécurité ». De l’autre, on accuse la gauche de répondre « inclusion, inclusion, inclusion ». Lui a passé six ans à gérer concrètement la sécurité de la capitale. Il a aussi fait quelque chose que j’ignorais complètement : il a monté la police municipale de Paris. Jusqu’en 2021, la ville n’avait tout simplement pas le droit d’en avoir une. Jacques Chirac s’y était toujours opposé, et c’est Anne Hidalgo qui l’a portée.
Dans cet épisode, nous parlons de la façon dont la droite a construit un monopole sur la sécurité, et dont la gauche a fini par se croire illégitime sur le sujet. Nous parlons aussi de la tentation permanente de la solution miracle, avec des caméras réclamées jusque dans le bois de Boulogne. Et de la violence en col blanc, qu’on regarde beaucoup moins. Nous regardons ce que disent vraiment les chiffres de la délinquance à Paris, et pourquoi les violences intrafamiliales augmentent à mesure que la parole se libère. Enfin, Nicolas raconte ce que fait au quotidien une police municipale de 2 300 agents.
J’ai questionné Nicolas sur plusieurs sujets :
les violences qui ont suivi la victoire du PSG ;
l’idée de Michel Maffesoli d’une violence propre à l’humain qu’il faudrait canaliser ;
l’armement des polices municipales, et le choix du nouveau maire de Saint-Denis de les désarmer ;
le modèle du Salvador qui fascine l’extrême droite ;
la suppression des allocations familiales ;
le paradoxe de Tocqueville appliqué à Neuilly ;
la privatisation de la sécurité qu’il a vue au Cap ;
la récidive, qui touche 65 % des sortants de prison dans les cinq ans.
Ce que j’aime dans cette conversation, c’est qu’il échappe aux deux réflexes habituels. Il revendique la sanction et défend la présence de la police dans la rue. Dans le même souffle, il plaide pour la prévention, l’accompagnement des familles et le travail d’intérêt général. C’est un praticien plus qu’un théoricien, et il veut claquer la porte à la démagogie.
Citations marquantes
« La prévention, ce n’est pas un gros mot. C’est peut-être un des moyens les plus efficaces de lutter contre l’insécurité. »
« On ne résoudra pas les problèmes d’insécurité simplement avec le pouvoir du verbe, simplement avec des rodomontades. »
« Moi, je n’ai pas peur de voir la police dans la rue. Je suis même plutôt rassuré quand je la vois. »
« C’est un échec collectif quand on punit quelqu’un et qu’à l’issue de sa punition, il recommence. »
« Si on ne renforce pas la sécurité publique, le risque, c’est que le chacun pour soi l’emporte. »
Idées centrales discutées
1. La gauche se croit illégitime sur la sécurité (04:29)
Les chaînes info et une partie de la droite ont construit l’image d’une gauche laxiste, qui nie la réalité et pratique la « culture de l’excuse ». Pour Nicolas, la gauche a fini par y croire elle-même.
Pourquoi ça compte : la peur touche les gens dans leur intimité. Un camp qui se pense illégitime sur ce sujet laisse le terrain à la surenchère.
2. La sécurité ne se gère pas avec un seul levier (07:53)
D’un côté la sanction, la police et la justice. De l’autre la prévention, l’éducation et l’accompagnement. Nicolas refuse de choisir et veut utiliser tous ces leviers en même temps.
Pourquoi ça compte : après chaque fait divers, chacun annonce plus de fermeté que l’autre. Ces annonces n’ont pas d’effet mesurable.
3. La technologie vendue comme solution miracle (12:39)
À chaque fait divers, on lui réclamait plus de caméras, jusque dans le bois de Boulogne. Pour lui, la caméra peut servir, à deux conditions : protéger les libertés publiques, et dire honnêtement ce qu’elle ne réglera pas.
Pourquoi ça compte : la promesse technologique rassure plus qu’elle ne protège. Elle détourne aussi l’attention des causes sociales.
4. Les chiffres de la délinquance mesurent d’abord l’activité de la police (16:12)
Les vols et cambriolages baissent depuis dix ans. Les violences intrafamiliales augmentent fortement, en partie parce que la parole se libère. Les chiffres dépendent aussi des priorités pénales et des plaintes qui ne sont pas enregistrées.
Pourquoi ça compte : quand le débat public suit la publication des chiffres chaque mois, il devient un concours de communication.
5. Une police municipale de proximité, qui complète la police nationale (23:46)
Paris n’avait pas le droit d’avoir une police municipale avant la loi de 2021. Elle s’occupe de la tranquillité publique, des incivilités et de la circulation, ce qui libère la police nationale pour la grande délinquance. Avec les médiateurs, cela fait près de 4 000 agents.
Pourquoi ça compte : une rue dégradée crée de l’insécurité, et voir des policiers rassure concrètement.
6. Responsabilité individuelle et action sur le contexte (47:26)
Deux frères grandissent dans la même famille et le même quartier : l’un devient délinquant, l’autre réussit. Il faut agir sur les inégalités, mais sans dédouaner l’individu. Nicolas refuse aussi la suppression des allocations familiales, qui punit toute une fratrie.
Pourquoi ça compte : c’est la ligne qui permet à la gauche d’échapper à la fois à l’accusation de laxisme et au tout-répressif.
7. Penser l’après-prison et le risque de la sécurité privée (55:23)
65 % des sortants de prison récidivent dans les cinq ans. Nicolas défend les peines en milieu ouvert, l’école parisienne du travail d’intérêt général et plus de moyens pour les services de probation. L’exemple du Cap montre ce qui arrive quand la sécurité publique s’efface : des zones protégées pour ceux qui peuvent payer.
Pourquoi ça compte : la sécurité est un service public. Quand il recule, la société se coupe en deux.
Questions posées dans l’interview
Comment en est-on arrivé, en 2026, à voir « gauche » et « sécurité » comme deux mots qui s’opposent ?
Que répondre à ceux qui pensent qu’il suffit de mettre les délinquants en prison ?
La nuance est-elle devenue un luxe dans un débat public qui veut des solutions immédiates ?
Pourquoi la délinquance en col blanc n’est-elle jamais vécue comme de l’insécurité ?
Paris est-elle vraiment moins sûre qu’avant, comme le répètent les chaînes info ?
À quoi sert une police municipale dans une ville où la police nationale est déjà partout ?
Comment expliquer que même une victoire du PSG se termine en violences dans la rue ?
Faut-il armer les policiers municipaux, et pourquoi avoir changé d’avis ?
Priver les familles de délinquants d’allocations familiales, bonne ou mauvaise idée ?
Comment éviter que la sécurité devienne un privilège pour ceux qui peuvent se l’offrir ?
Références citées dans l’épisode
Livre
La gauche et la sécurité, Nicolas Nordman. Le livre au cœur de l’entretien, construit sur son expérience d’adjoint à la sécurité. (02:29)
Personnalités
Anne Hidalgo, maire de Paris : première maire à porter la création d’une police municipale à Paris, pendant sa campagne de 2020. (25:21)
Jacques Chirac, ancien maire de Paris : opposé à toute police municipale parisienne. (25:21)
Michel Maffesoli, sociologue, déjà reçu dans Vlan! : son idée d’une « homéopathie de la violence » sert de point de départ à la question sur la violence propre à l’humain. (35:05)
Mathieu Hanotin, ancien maire de Saint-Denis : il a développé et armé la police municipale sur un territoire difficile. (40:30)
Le nouveau maire de Saint-Denis (LFI) : Nicolas juge dogmatique sa décision de désarmer la police municipale. (38:48)
Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen : je les cite à propos de la droite qui devient soudain nuancée quand des responsables politiques sont condamnés. (11:00)
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