Pourquoi 1 - Pourquoi décider la bombe ?

Épisode de Armes nucléaires : auditer les vulnérabilités, évaluer notre protection réelle, bâtir des accords par BASDMP · 4 septembre 2026 · 17 min

Pourquoi les hommes ont-ils bâti l’arme de leur propre anéantissement ?

Après avoir analysé l’histoire, les effets, la production et les risques des arsenaux nucléaires, nous ouvrons une nouvelle série dédiée aux causes. Mais avant de traquer les origines de la Bombe, que signifie réellement « chercher une cause » ?

I. Quels enjeux soulève l’attribution des causes ?

Quand est-il question de causalité ?

Thèse : retracer le passé ou détailler des risques implique déjà d’attribuer des causes sans le dire ; il faut désormais penser explicitement cette attribution.

Exemple : lier l'histoire de la prolifération ou décrire les retombées d'un tir, c'est déjà poser la Bombe en cause matérielle de ces effets.

Référence : Le Bourgeois gentilhomme, Molière (faire de la prose causale sans le savoir).

L’ambivalence de la causalité

Thèse : nommer une cause dépasse le simple constat scientifique ; cela transfère un jugement moral et politique sur l'origine du phénomène.

Exemple : relier une inondation au changement climatique déplace l’analyse physique vers un procès politique.

Référence : La Naissance de la biopolitique, Michel Foucault (l'articulation du savoir et de la gouvernementalité).

L’usage politique des causes

Thèse : les décideurs façonnent les récits causals pour orienter l'opinion, fabriquant parfois de faux motifs dont l'efficacité politique perdure même après leur démenti.

Exemple : le mensonge sur les armes de destruction massive pour justifier l'invasion de l'Irak en 2003.

Référence : Mensonge et politique, Hannah Arendt.

II. La décision de se doter de la bombe

La parole performative et la pyramide des décisions

Thèse : l’acte fondateur du dirigeant est un énoncé d'autorité qui déclenche en cascade une multitude de décisions techniques et matérielles.

Exemple : l'ordre exécutif initiant le programme Manhattan, relayé ensuite par des milliers d'ingénieurs et militaires.

Référence : Quand dire, c’est faire, John L. Austin.

Les chaînes causales des décisions d’État

Thèse : chaque dirigeant légitime son choix comme une réaction mécanique aux décisions antérieures du camp adverse, créant un cadre cognitif réducteur.

Exemple : Washington réagit à Berlin, Moscou réagit à Washington, dans une séquence qui remonte aux conflits du XIXe siècle.

Référence : Thinking in Time: The Uses of History for Decision Makers, Richard E. Neustadt et Ernest R. May.

L’ennemi, alibi causal

Thèse : la dissuasion prétend figer la causalité en désignant l'adversaire comme le seul responsable du tir, masquant le caractère unilatéral du feu nucléaire.

Exemple : la majorité des puissances atomiques (hors Inde et Chine) refusent le non-recours en premier et prévoient de frapper sur simple évaluation des intentions ennemies.

Référence : L’Illusion nucléaire, Benoît Pelopidas.

La décision étatique d'acquérir l'atome est habillée d'un récit causal d'autodéfense passive. Sous couvert d'empêcher la guerre, ce discours innocente le dirigeant et reporte par avance toute la faute morale sur l'adversaire.

Si cet argumentaire d'autodéfense est jugé légitime par les puissances dotées, pourquoi interdisent-elles rigoureusement aux autres pays d'adopter exactement la même justification ?

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