Anatoli Bugorski, la tête coincée dans un accélérateur de particules
Épisode de Chasseurs de science par Futura · 14 août 2021 · 11 min
Anatoli Bugorski est une figure exceptionnelle dans l'Histoire de l'humanité. À l'âge de 36 ans, le doctorant en physique passe accidentellement la tête dans le faisceau intense d'un accélérateur de particules. Il se souvient avoir été submergé par une lumière aveuglante, plus intense que mille soleils. Mais ce que les médecins n'arrivent pas à comprendre, c'est comment il peut être encore en vie après cet incident...
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Transcription du podcast :
13 juillet 1978, Protvino. Le vrombissement du synchrotron U-70 résonne contre les murs de béton de son cercueil souterrain. L’appareil est un monstre de puissance, l’accélérateur de particules le plus puissant de l’union Soviétique. À l’intérieur de son anneau de métal, les protons sont propulsés à des vitesses dépassant l’imagination humaine, sous l’impulsion d’énormes aimants. Une autre dimension s’anime sous l’épaisse couche d’acier qui la sépare du monde des humains, un monde hautement énergétique et radicalement hostile à toute forme de vie qui s’y trouverait. De l’autre côté de la barrière, les chercheurs s’animent. Il semblerait que le détecteur du synchrotron fasse encore des siennes.
C’est alors au tour d’Anatoli Bugorski d’entrer en action. Le doctorant âgé de 36 ans se saisit du micro et avertit l’opérateur qu’il sera aux côtés de l’appareil d’ici cinq minutes, afin de contrôler l’origine de l’anomalie. Dans les enceintes de son poste d’observation, une voix grésillante lui parvient en retour. Très bien, les rayons mortels de l’accélérateur seront désactivés dans cinq minutes. Anatoli se précipite vers la salle où repose le démon qui le nargue. Il a quelques minutes d’avance, mais l’ampoule éteinte au-dessus de la porte lui indique que la voie est déjà libre. Le lourd panneau de métal s’ouvre sans opposer de résistance. Anatoli est dans l’antre de la bête. Il s’en approche. Place sa tête entre l’anneau et le détecteur capricieux. Une lumière aveuglante envahit son champ de vision.
Né le 25 juin 1942 dans l’oblast d’Orel, Anatoli Bugorski est l’une des figures les plus extraordinaires de l’histoire de la médecine, et peut-être même de l’histoire de l’humanité tout entière.
Ce physicien des particules travaille durant la majeure partie de sa vie à l’institut de physique des hautes énergies de Protvino, un campus plus qu’une ville, dont le drapeau vert et bleu est traversé par un atome sur un rayon de lumière.
Là bas, il fait partie de l’équipe qui s’occupe du U-70, un accélérateur soviétique capable de concentrer les rayons les plus énergétiques au monde au moment de sa construction. Prenant la forme d’un anneau de métal de près d’1,5 kilomètre de long, son pourtour est constellé d’aimants qui propulsent les particules qu’il renferme à 99% de la vitesse la plus élevée dans l’univers. Une ouverture pratiquée sur sa trajectoire permet aux chercheurs d’extraire le rayon de sa course folle. Traversant la pièce à l’air libre, celui-ci percute alors un détecteur chargé d’analyser le signal.
Il va sans dire que se mettre en travers du trajet de dizaines de milliers de millions de particules hautement chargées, ou même se promener dans la pièce durant leur voyage vers le détecteur n’est pas une manœuvre recommandée. Nous sommes encore à quelques années de la catastrophe de Tchernobyl, mais les scientifiques et les médecins sont loin d’ignorer les conséquences dramatiques que peuvent avoir les radiations sur le corps.
À Protvino, un ensemble de protocoles a été mis en place afin de protéger les employés d’un accident fatal. Un opérateur est chargé de contrôler l’allumage et l’extinction du rayon du synchrotron, et doit être systématiquement contacté avant d’accéder à la chambre qui le renferme. L’appareil, pour sa part, se trouve derrière une porte de métal surplombée d’une ampoule, respectivement verrouillée et allumée lorsque celui-ci est en activité.
Anatoli connaît bien la procédure, il l’a déjà réalisée des dizaines de fois. Le 13 juillet 1978, lorsque le détecteur qui leur a donné du fil à retordre dernièrement se détraque à nouveau, il contacte l’opérateur une fois de plus en lui annonçant qu’il sera au niveau de la machine dans 5 minutes. Il est alors loin de se douter qu’un malheureux concours de circonstances est sur le point de changer sa vie.
Anatoli s’engage en courant dans le labyrinthe de béton qui mène au synchrotron. Dans son zèle, il arrive devant la porte en avance. Son premier réflexe est de lever les yeux vers l’ampoule. Éteinte. La voie semble libre. Étrange, car il serait prêt à jurer que les cinq minutes ne sont pas encore écoulées. Il tente d’actionner la porte et celle-ci s’ouvre sans difficulté, manifestement déverrouillée. Il entre dans la pièce. L’appareil émet son ronronnement familier. Il longe d’un pas vif les segments de métal peint en direction du détecteur. Arrivé à son niveau, il se place entre celui-ci et la section de l’anneau d’où émerge habituellement le flux de protons, afin de trouver l’origine du problème. Mais voilà : Anatoli est arrivé en avance, l’ampoule au-dessus de la porte a grillé sans que quiconque ne le remarque, ses collègues n’ont pas songé à reverrouiller la porte à la fin de l’expérience précédente, et le flux de protons est toujours en train de traverser la pièce.
Le rayon voyage à près de 300 millions de mètres par seconde à travers la peau du physicien, son crâne, son cerveau et ressort pour atteindre le détecteur déficient. Une lueur intense, plus aveuglante qu’un millier de soleils sature sa rétine. Il recule d’un mouvement brusque, son cœur battant la chamade. Il n’a rien senti, pas de douleur, pas de brûlure, mais il n’est pas dupe : il a de la chance d’être encore en vie, et le pire est probablement à venir.
Après avoir effectué les manœuvres requises sur le détecteur une fois le rayon désactivé, Anatoli consigne les détails de son travail dans le journal de bord sans faire mention de l’incident. Il rentre chez lui sans avertir ses collègues. Il va se coucher le ventre tordu par l’inquiétude, en se demandant comment son organisme va réagir à l’irradiation. Et lorsqu’il se réveille après une nuit tourmentée, il trouve la réponse dans son miroir. Son visage est méconnaissable, le côté gauche endolori et sévèrement boursouflé. Le physicien est envoyé d’urgence à l’hôpital numéro 6 du ministère de l’industrie nucléaire, spécialisé dans ce type de blessure.
Sur place, les médecins sont ébahis. Jamais ils n’ont entendu une histoire pareille, et au début, peu de personnes sont prêtes à accorder du crédit au récit d’Anatoli. Mais en quelques jours, une ligne fine et sombre apparaît le long de sa narine gauche et une petite zone à l’arrière de son crâne se dénude alors que ses cellules meurent et que ses cheveux tombent. La trajectoire suivie par le rayon se lit littéralement sur sa tête. À partir de ces manifestations inédites, les spécialistes concluent qu’un faisceau de 2 à 3 millimètres a traversé le nez, le lobe temporal et le lobe occipital de leur patient. Ils estiment également que son organisme a été exposé à une dose d’énergie située entre 200.000 à 300.000 rads, soit près de 300 fois la dose létale pour un être humain. Anatoli n’a aucune chance de s’en sortir. C’est déjà un miracle qu’il tienne sur ses deux jambes.
Les jours passent. La peau située sur la trajectoire du faisceau se nécrose puis se reforme. Le physicien est parfois affligé de crises d’épilepsie ou de moments d’absence ; il a perdu l’audition dans son oreille gauche, la moitié de son visage est paralysée à vie, et réfléchir lui demande désormais un effort conséquent. Et pourtant, Anatoli finit par retourner à Protvino, où il obtient son doctorat.
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À propos du podcast
Chasseurs de science, c'est le podcast d'histoire des sciences de Futura. À chaque épisode, embarquez dans les couloirs du temps à la rencontre des personnes et à la découverte des événements qui ont marqué l'histoire scientifique. Chercheurs et chercheuses, zoologues, biologistes, naturalistes,…
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