David Chavalarias : «Elon Musk : le coup d'État numérique»

Épisode de L'Atelier politique par RFI · 5 septembre 2026 · 39 min

Dans Elon Musk en 50 tweets (Seuil, 2025), David Chavalarias entre dans le détail d'un cas qui cristallise toutes les menaces qu'il avait décrites dans Toxic Data : le rachat de Twitter par Elon Musk et sa transformation en outil d'influence politique à l'échelle mondiale. Un portrait au scalpel, construit tweet par tweet, qui révèle la cohérence troublante d'un projet. Invité de L'Atelier politique, il répond aux questions de Frédéric Rivière.

La Loi Zéro : comprendre Musk par sa philosophie

Pour saisir ce qu'Elon Musk fait, David Chavalarias propose de commencer par ce qu'il pense. Et Musk l'a lui-même formulé : « La série Fondation et la Loi Zéro sont aux fondements de la création de SpaceX. » Fondation, c'est l'œuvre de science-fiction d'Isaac Asimov, l'histoire d'une civilisation qui s'effondre. La Loi Zéro, c'est la règle suprême qu'Asimov formule pour ses robots : le bien de l'humanité à très long terme prime sur tout, y compris sur les droits des individus dans le présent.

C'est dans ce cadre que David Chavalarias inscrit le long-termisme, un courant philosophique financé par Musk, qui légitime des sacrifices immédiats au nom d'objectifs lointains. Et c'est dans ce cadre qu'il faut lire cette déclaration de Musk en février 2025 : « L'empathie est la faiblesse fondamentale de la civilisation occidentale. »

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Le pompier qui rachète la caserne

En octobre 2022, Elon Musk rachète Twitter pour 44 milliards de dollars. Quelques mois plus tôt, il avait lui-même alerté ses utilisateurs : « Vous êtes manipulés par l'algorithme d'une manière que vous ne pouvez pas imaginer. » Une fois propriétaire, il modifie cet algorithme pour amplifier ses propres contenus, allant jusqu'à convoquer 80 ingénieurs en pleine nuit, après le Super Bowl 2023, pour corriger le fait que ses tweets étaient moins vus que ceux de Joe Biden.

Les résultats sont mesurables. Selon David Chavalarias, depuis le rachat, le taux de discours de haine sur X a augmenté de 50 %. L'amnistie générale prononcée dès les premiers jours, rétablissement de tous les comptes bannis pour haine ou harcèlement, a provoqué une hausse de 500 % des discours haineux aux États-Unis.

DOGE, coup d'État numérique

Le 12 février 2025, Elon Musk apparaît en tee-shirt dans le Bureau ovale tandis que Donald Trump signe un décret sur la réduction du gouvernement fédéral. Musk dirige le DOGE, une structure sans mandat électif ni base constitutionnelle, et licencie des milliers de fonctionnaires fédéraux sans préavis, avec désactivation immédiate de tous leurs accès numériques.

Dans une conférence TED, la journaliste Carole Cadwalladr, prix Pulitzer pour avoir révélé le scandale Cambridge Analytica, a mis un nom sur cette séquence : « Coup d'État numérique ». David Chavalarias reprend l'expression et la documente, notamment à travers l'affaire Berulis : cet informaticien fédéral détecte en mars 2025 une exfiltration anormale de plus de 10 gigaoctets de données vers une destination inconnue, avec l'introduction probable d'une backdoor par les agents du DOGE.

L'Europe dans le viseur

David Chavalarias documente avec précision les interventions de Musk dans les démocraties européennes. En décembre 2024, après des mois de contact avec des relais de l'AFD, le parti d'extrême droite allemand, il tweete : « Seule l'AfD peut sauver l'Allemagne. » Ces tweets et son apparition sur grand écran lors d'un meeting du parti totalisent plus de 370 millions de vues. Le Wall Street Journal a par ailleurs révélé que Musk était en contact régulier avec Vladimir Poutine depuis fin 2022, précisément la période où il adopte les éléments de langage du Kremlin sur l'Ukraine.

Ce qu'on peut encore faire

Face à ce tableau, David Chavalarias défend des alternatives concrètes : la décentralisation des réseaux sociaux via des protocoles ouverts « personne ne peut racheter le protocole ActivityPub, pas plus qu'on ne peut racheter http:// » et la garantie de trois droits fondamentaux pour tout utilisateur : portabilité des données, pluralisme algorithmique, décentralisation.

Il conclut son livre sur une image venue de Taïwan, pays qui vit depuis sa création sous la menace d'un régime autoritaire. À l'entrée du palais présidentiel, les visiteurs lisent au sol une inscription tirée d'une chanson de John Lennon : « Power to the People » (« Le pouvoir au peuple »). C'est, pour David Chavalarias, le seul horizon qui vaille.

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