David Chavalarias: «Les algorithmes sont aveugles à la sémantique»

Épisode de L'Atelier politique par RFI · 29 août 2026 · 39 min

David Chavalarias est directeur de recherche au CNRS et fondateur du Politoscope, un outil qui cartographie en temps réel les flux d'information politique sur les réseaux sociaux. Dans Toxic Data (Flammarion, 2022), il documente, chiffres à l'appui, la manière dont les plateformes numériques dégradent l'espace public démocratique. Invité de l’Atelier Politique, il répond aux questions de Frédéric Rivière.

Des algorithmes aveugles

Le point de départ de David Chavalarias est contre-intuitif : les algorithmes qui organisent nos fils d'actualité ne lisent pas ce que nous publions. Ils sont, écrit-il dans Toxic Data, « aveugles à la sémantique », incapables de distinguer une opinion politique d'une recette de cuisine ou d'un complément alimentaire. Ce qu'ils mesurent, c'est l'engagement : les clics, les likes, le temps passé à regarder une vidéo.

Or l'engagement, la psychologie cognitive le démontre depuis longtemps, est maximisé par les contenus négatifs et clivants. Les plateformes n'ont pas inventé ce réflexe humain. Elles lui ont donné une infrastructure mondiale et un moteur économique. Résultat : des populations entières se retrouvent progressivement enfermées dans ce que David Chavalarias appelle une « réalité alternative, purgée de toute information incompatible avec leurs croyances ».

Ce que le Politoscope a vu

Grâce au Politoscope, David Chavalarias a pu observer des phénomènes que l'œil nu ne détecte pas. En 2017, la communauté politique soutenant François Fillon concentrait quatre fois plus de fausses informations que la moyenne. La même année, des activistes américains d'alt-right, ce mouvement d'extrême droite radicale né autour de la candidature de Trump, coordonnaient sur le forum 4chan des campagnes de mèmes ciblant simultanément les électorats de Fillon et de Mélenchon pour déstabiliser l'élection française. La France n'était pas un dommage collatéral : elle était une cible délibérée.

Une conjecture qui ressemble de plus en plus à une certitude

David Chavalarias formule dans Toxic Data ce qu'il appelle prudemment une conjecture : « Le modèle économique actuel de la Big Tech, fondé sur la marchandisation de l'influence sociale, est incompatible avec la pérennité de nos démocraties. »

Il cite la loi de Brandolini, du nom d'un informaticien italien, selon laquelle « la quantité d'énergie nécessaire pour réfuter des idioties est supérieure à celle nécessaire pour les produire ». Dans ce déséquilibre fondamental réside une partie du problème : les démocraties jouent avec des règles qui favorisent structurellement la désinformation.

Ce qu'il propose

David Chavalarias n'est pas un prophète du désastre. Toxic Data se conclut sur des propositions concrètes : des outils de visualisation des dynamiques informationnelles ouverts aux citoyens, une régulation des plateformes fondée sur la transparence algorithmique, et une réforme du mode de scrutin. David Chavalarias défend le jugement majoritaire, une méthode inventée par deux mathématiciens français, Michel Balinski et Rida Laraki, dans laquelle les électeurs évaluent chaque candidat plutôt que d'en choisir un seul, et qu'il décrit comme « l'une des méthodes de vote les moins manipulables ».

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