Joëlle Chevé : «Ces femmes qu'on n'appelait pas Première dame»

Épisode de L'Atelier politique par RFI · 1 août 2026 · 39 min

Joëlle Chevé est historienne, spécialiste de l'histoire des femmes et du pouvoir. Dans L'Élysée au féminin (Éditions du Rocher, 2017), elle retrace l'histoire méconnue des épouses et compagnes des chefs d'État français, de la Révolution à la fin de la IVᵉ République. Un livre qui révèle combien ces femmes ont exercé un rôle réel, contraignant et souvent ingrat, sans que personne ne daigne le reconnaître. Invitée de l'Atelier Politique, elle répond aux questions de Frédéric Rivière.

Une République qui rêve de reines

Dès la Révolution, le paradoxe est posé. Les républicains rejettent avec violence le modèle monarchique et sa Cour, mais ils ne savent pas comment s'en passer. Les hommes de la Révolution ont utilisé la figure de Marie-Antoinette pour disqualifier toute présence féminine dans la sphère du pouvoir. Et pourtant, comme l'écrit Joëlle Chevé, « la conception républicaine qui impose une stricte séparation entre vie publique et vie privée n'a, en réalité, pas rompu avec les représentations monarchiques ».

Résultat, les épouses des présidents de la IIIᵉ République se retrouvent dans une situation que Joëlle Chevé qualifie de « quasi schizophrénique, entre nostalgie monarchique, égalitarisme démocratique et antiféminisme structurel ». Elles sont sommées d'incarner un idéal féminin pour toutes les Françaises, entre la reine que la République semble toujours rêver d'avoir et la ménagère dont elle ne veut pas se passer. Huit d'entre elles affrontent ce dilemme entre 1871 et 1914. Ce sont elles, écrit Joëlle Chevé, « les premières à inventer la fonction ».

Des ménagères sous les ors de la République

Les « présidentes » de la IIIᵉ République, c'est le titre qu'on leur donnait alors, en féminisant simplement le grade de leur mari, n'ont aucun statut officiel. La loi ne les reconnaît pas. La Constitution ne les mentionne pas. Et pourtant leur rôle est immense : elles organisent les réceptions, représentent la France devant les souverains étrangers, gèrent le protocole d'un palais qui doit rivaliser avec les cours d'Europe.

Joëlle Chevé montre que la presse les scrute sans merci. Coralie Grévy ou Marie-Louise Loubet sont vilipendées par la presse, qui estime qu'elles « ridiculisent la République par l'indigence et la médiocrité domestique de leur conversation ». Henriette Poincaré, en revanche, est saluée comme l'incarnation du patriotisme pendant la Grande Guerre. La Première dame compense, en termes d'image et d'incarnation, ce que la Constitution refuse au président.

Des femmes prises dans l'histoire

La IIIᵉ République est aussi le temps des grandes tragédies. Cécile Carnot, dont le mari Sadi Carnot est assassiné en 1894, et Blanche Doumer, veuve de Paul Doumer tué en 1932, sont les seules Premières dames à avoir connu, selon Joëlle Chevé, de véritables états de grâce dans l'opinion, leur « veuvage pour assassinat de leur mari » étant l'une des rares circonstances où leur existence était publiquement reconnue.

La partie consacrée aux années de guerre et à Vichy est particulièrement saisissante. Joëlle Chevé montre comment Marguerite Lebrun, épouse du dernier président de la IIIᵉ République, a refusé de cautionner le régime pétainiste et a choisi l'effacement plutôt que la compromission.

Michelle Auriol, la première « présidente sociale »

La IVᵉ République marque un tournant. Michelle Auriol, épouse du président Vincent Auriol de 1947 à 1954, est la première à construire le rôle de manière délibérée. Joëlle Chevé la décrit comme la première « présidente sociale » : visites d'hôpitaux, soutien aux associations, actions caritatives financées sur le budget présidentiel. Elle utilise aussi la presse et la photographie pour construire l'image d'un couple républicain proche des Français.

Yvonne de Gaulle, qui lui succède à partir de 1959, choisit la voie exactement inverse : aucune interview, aucune photographie privée, une présence officielle réduite au strict minimum.

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« Gouverner, c'est prévoir ; et ne rien prévoir, c'est courir à sa perte », dit une maxime bien connue. Même si cette expression est parfois galvaudée, tentons de nous intéresser à la politique au sens noble du terme. L’ambition de cette émission est donc de réfléchir à ce que la France et le…

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