Mali: à Kidal, «l'armée a récupéré un territoire, elle n'a pas battu son adversaire»

Épisode de Le grand invité Afrique par RFI · 7 octobre 2026 · 5 min

Au Mali, la junte du général Goïta a réussi hier mardi à reprendre la ville de Kidal, qu'elle avait perdue il y a six mois au bénéfice des rebelles touaregs du FLA, le Front de libération de l'Azawad. Les Forces armées maliennes et leurs alliés russes sont entrés sans combat, hier midi, dans la grande ville de l'extrême-nord du pays. Est-ce pour autant la fin de la guerre ? Bakary Sambe est le directeur du Timbuktu Institute. Il est aussi enseignant chercheur à l'Université Gaston Berger de Saint Louis du Sénégal. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Bakary Sambe, est-ce que vous êtes surpris par la reprise de Kidal par les Forces armées maliennes et leurs alliés russes ?

Bakary Sambe : Oui, l'annonce d'un convoi de l'armée malienne parti d'Anéfis qui entre à Kidal, sans un coup de feu. Et en face, on nous présente les FLA qui tenaient la ville depuis fin avril avec les djihadistes du JNIM et qui ont plié bagages, en parlant de repli stratégique, cela a été une surprise, notamment si l'on sait, ces derniers temps, les revers qu'avait subis l'armée malienne, notamment la terrible attaque de Dioura. Donc c'est une reprise sans combats, ni populations, d'après les informations que nous avons, mais une reprise qui signale un rapport de forces aérien favorable à l'armée plus qu'une défaite militaire du FLA pour le moment.

Voulez-vous dire que c'est la supériorité aérienne des Forces armées maliennes et de leurs alliés russes qui a joué le plus ?

Absolument. Oui, on peut se dire que c'est une victoire de l'armée malienne, en tout cas annoncée. Mais attention à ne pas confondre reprendre une ville et gagner une guerre. L’armée a récupéré un territoire, elle n'a pas battu son adversaire. Le FLA s'est retiré avant le choc en affirmant avoir gardé ses hommes et son matériel. C'est la vieille règle des insurrections, il ne faut pas l'oublier. Face aux drones et aux avions, on ne reste pas pour se faire écraser. On se fond dans le désert et on revient plus tard. Ce sont d'ailleurs des frappes aériennes qui ont rendu la ville intenable. Et puis il y a le grand absent du communiqué du FLA, le Jnim. Or, c'est celui-ci aujourd'hui qui est la menace numéro un. Et Dioura l'a rappelé de façon très brutale il y a quelques semaines. Donc le contrôle territorial est rétabli d'après le communiqué, mais l'adversaire semble rester intact. L'équilibre militaire n'est pas fondamentalement modifié. D'après les informations dont nous disposons actuellement.

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Il y a six mois, quand les rebelles Touaregs du FLA se sont emparés de Kidal, l'Algérie était brouillée avec le pouvoir central de Bamako. Mais depuis quelques semaines, Alger s'est rapprochée de la junte malienne. Est-ce que cela a pu compter dans le succès rencontré hier par les Forces armées maliennes et leurs alliés russes ?

Si on prend en compte le contexte, c'est que la brouille entre Bamako et Alger remontait à avril 2025, quand l'Algérie avait abattu un drone militaires malien près de la frontière. Et la dégradation avait commencé dès 2024 avec le retrait du Mali de l'accord de paix de 2015. Puis il y a eu l'événement du 10 juillet 2026, où le Mali avait annoncé le retour de son ambassadeur à Alger et la réouverture de son espace aérien aux vols liés à l'Algérie, avec des mesures réciproques côté algérien. Maintenant, quel rapport avec cette reprise annoncée de Kidal ? Aucune source ne prouve un lien direct à l'instant. Mais la géographie parle d'elle-même. Kidal est collée à la frontière algérienne et l'Algérie a longtemps été un espace de repli, de contact et de médiation pour les mouvements de l'Azawad. D'ailleurs, dès juillet, certains observateurs estimaient que les rebelles de l'Azawad pourraient perdre du terrain avec cet alignement. Donc moins d'arrières cours pour ces forces-là, moins de marge de manœuvre. Et Alger qui redoute l'instabilité à sa porte pourrait bel et bien revenir dans le jeu comme médiateur. Ce qui veut dire que la normalisation avec Alger réduit potentiellement la profondeur stratégique des rebelles et fait de l'Algérie un acteur clé de toute sortie de crise aujourd'hui au Mali.

Et est-ce qu'on peut dire clairement que les Algériens ont aidé les rebelles à prendre Kidal il y a six mois et qu'ils ont changé de camp cette semaine, au vu du rapprochement entre les présidents Abdelmadjid Tebboune et Assimi Goïta ?

Sans pouvoir le dire ainsi, la réconciliation, en tout cas, le retour à la normalité dans les relations entre Alger et Bamako, ce retour-là a fait que les rebelles du FLA, mais aussi les groupes extrémistes tels que Jnim, ont pu perdre en profondeur stratégique. Et aujourd'hui, cela se voit dans ce qui est annoncé, comme une reprise de la ville stratégique de Kidal.

Sur le plan politique, Bakary Sambe, est ce que ce succès militaire peut inciter la junte du général Assimi Goïta à durcir un peu plus sa politique répressive, ou au contraire à ouvrir le jeu ?

Vous savez, Kidal, ce n'est pas une ville comme les autres. C'est le berceau de la rébellion touareg de 1963 à 2012, quand les autorités militaires l'avaient reprise en novembre 2023. Elles en avaient fait leur trophée. La preuve que l'Etat était de retour partout. La perte de Kidal en avril, c'était donc bien plus qu'un revers militaire, c'était un démenti public de tout son récit. La reprendre aujourd'hui, cette ville de Kidal, c'est donc effacer l'affront, regonfler le moral d'une armée meurtrie et justifier au passage le choix du partenaire russe. Mais un symbole, ça se défend. Si Kidal devait retomber, la chute serait encore plus dure. Donc Kidal fonctionne comme un baromètre de légitimité, c'est-à-dire que sa possession conforte le récit souverainiste des autorités actuelles et sa perte le contredirait durablement.

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