Rupture entre Sonko et Diomaye Faye au Sénégal: «Le pouvoir présidentiel ne se partage pas»
Épisode de Le grand invité Afrique par RFI · 9 octobre 2026 · 8 min
Au Sénégal, un bras de fer oppose toujours le président Bassirou Diomaye Faye et l'ex-Premier ministre Ousmane Sonko. Arrivés au pouvoir ensemble en avril 2024, ils ont rompu le 22 mai dernier. Est-ce seulement le choc des ambitions ou y aura-t-il un gagnant à la fin ? Maurice Soudieck Dione, professeur de science politique à l’université Gaston Berger de Saint-Louis du Sénégal, répond aux questions de RFI.
RFI : Au mois de mai dernier, Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko se sont accusés mutuellement d'être responsables de la rupture. Quel est le plus responsable des deux aux yeux de l'opinion sénégalaise ?
Maurice Soudieck Dione : Je crois que les avis peuvent être partagés. Pour certains, c'est Ousmane Sonko qui est victime de trahison parce qu’il a participé à l'élection du président Bassirou Diomaye Faye. Il a soutenu sa candidature et appelé à voter pour lui. Alors que pour d'autres, le pouvoir présidentiel ne se partage pas, ce n'est pas un canapé, c'est un fauteuil, et que notre charte fondamentale donne l'essentiel des pouvoirs au président de la République. Donc celui-là ne peut pas avoir de chef. Autre chose également, c'est que face à la réalité de la crise économique et face à la réalité politique de l'impossible bicéphalisme, le président a été obligé de prendre cette décision, c'est-à-dire acter la rupture.
Alors au début de cette année, les deux hommes s'opposaient notamment sur la façon de résorber la dette colossale du Sénégal. Car Ousmane Sonko ne voulait pas entendre parler d'un accord de financement avec le FMI. Maintenant que Bassirou Diomaye Faye a signé un tel accord, est-ce que les Sénégalais ne vont pas subir un gel des dépenses sociales, ce qui va coûter des voix au président ?
C'est vrai que cela pourrait profiter à Ousmane Sonko, dans la mesure où certains estiment que, lorsqu'il était aux affaires, le coût des denrées avait été maîtrisé et le coût du carburant et de l'électricité également. Mais cela ne résiste pas à une analyse plus profonde, parce qu'en réalité, c'est la dégradation de la situation économique qui exige que l'on puisse aboutir à ces mesures-là.
Depuis quelques semaines, les coupures d'électricité se multiplient à Dakar. Alors à qui les Sénégalais vont-ils reprocher la mauvaise gestion de la société Senelec ? Plutôt à Bassirou Diomaye Faye ou plutôt à Ousmane Sonko ?
Je pense que c'est une situation qui résulte de responsabilités partagées, parce que le Premier ministre Ousmane Sonko a eu à gérer la Primature pendant deux ans. Donc il ne peut pas être totalement absous par rapport au bilan pendant de ces deux ans là. Et on est dans la continuité un peu de ce qui a été fait jusque-là.
Alors, depuis la rupture entre les deux hommes, les partisans de Bassirou Diomaye Faye ont créé un nouveau parti, Kiiraay. Mais le Pastef d’Ousmane Sonko s'efforce de garder intacte sa force militante. De quel côté est la plus forte dynamique à l'heure actuelle ?
Il est difficile d'apporter une réponse précise parce qu'en réalité, les partisans d'Ousmane Sonko sont en train de se remobiliser à travers la vente des cartes du Pastef, mais également le président Bassirou Diomaye Faye, à travers Kiiraay, est en train de ratisser large pour capter beaucoup de forces politiques et sociales, et son parti semble de plus en plus attractif. Mais quoi qu'il en soit, ce sont les élections qui vont permettre de saisir ce que pèse chacun d'entre eux.
Et est-ce que le nouveau parti Kiiraay arrive à débaucher des militants au sein du Pastef ou pas ?
Kiiraay a eu à prendre beaucoup de responsables et de militants du Pastef. Mais il reste aussi que Pastef a beaucoup résisté face à cette vague de départs. Mais surtout, le Kiiraay est en train de s'ouvrir à d'autres forces politiques, notamment les maires et les présidents de conseil départemental, qui jusque-là étaient de la coalition de l’ancien président Macky Sall, c'est-à-dire la coalition Benno Bokk Yakaar.
Et bien sûr, tout le monde pense déjà à la présidentielle de 2029. Le 19 septembre dernier, lors de la pose d'une première pierre en Casamance, Ousmane Sonko s'est retrouvé aux côtés de la star Sadio Mané et lui a lancé, sur le ton de l'humour « Le football, c'est toi, mais la politique, c'est moi ». Est-ce à dire que Ousmane Sonko annonce déjà sa candidature pour 2029 ?
Oui, c'est très clair. D'ailleurs, ses partisans estiment qu'il est déjà candidat. Il est positionné pour cette échéance électorale. Et cela montre aussi que ses divergences avec le président de la République sont basées sur cette contradiction de leurs ambitions politiques.
Car Bassirou Diomaye Faye, d'après l'opinion sénégalaise, sera aussi candidat en 2029 ?
Tout porte à le croire, parce que ses partisans estiment que ce qu'il a entamé avec le premier mandat, il doit le poursuivre avec un second mandat.
Et pour conclure, qu'est-ce qui oppose véritablement les deux anciens camarades du Pastef, sinon leurs ambitions personnelles respectives ?
Il faut aussi dire qu'il y a des conceptions différentes de la souveraineté et nous avons avec le président Diomaye Faye une souveraineté qui s'adapte aux réalités, alors que, avec l'ex Premier ministre Ousmane Sonko, il faut que l'idéologie puisse transformer la réalité avec cette perspective absolutiste de la souveraineté. Et aujourd'hui, le président Diomaye Faye semble s'inscrire dans une perspective de relativiser cette forme de souveraineté pour construire des partenariats gagnant-gagnant sans discrimination.
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À propos du podcast
Du lundi au samedi, Christophe Boisbouvier reçoit un acteur de l'actualité africaine, chef d'État ou rebelle, footballeur ou avocate... Le grand invité Afrique, c'est parfois polémique, mais ce n'est jamais langue de bois.
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