Massacre de Shakahola au Kenya: «Tous ne sont pas morts volontairement, tous n'ont pas jeûné volontairement»

Épisode de Le grand invité Afrique par RFI · 19 octobre 2026 · 9 min

Au Kenya, c’est aujourd’hui que la justice doit rendre son verdict dans le procès du pasteur de la mort, Paul Mackenzie, qui a ordonné à ses adeptes de mourir de faim pour « rencontrer Jésus ». Quelque 450 cadavres d’hommes, de femmes et d’enfants ont été retrouvés, en 2023, dans une forêt près de la ville côtière de Malindi. Ce gourou, qui lui-même ne s’est jamais laissé mourir de faim, a été arrêté et sera fixé aujourd’hui sur son sort. Mais est-ce un fou ou un manipulateur avide d’argent ? Yvan Droz est anthropologue et enseigne à Genève à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID). Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Quand on lit les témoignages sur cette tuerie de masse de 2023, on est abasourdi. Comment des centaines de fidèles ont-ils pu se laisser convaincre qu'ils devaient mourir de faim ?

Yvan Droz : C'est difficile à répondre précisément, mais simplement, ce sont des mouvements assez classiques, millénaristes, qu'on retrouve un peu partout depuis très longtemps, c'est-à-dire les gens qui attendent la seconde venue du Christ et la fin des temps.

Et comment des gens qui ont fait des études supérieures, des ingénieurs, des hôtesses de l'air, peuvent se laisser intoxiquer comme ça par un prédicateur ?

Simplement, je pense que ce sont des gens qui ont véritablement une attente, une croyance assez forte dans le prédicateur, et que ces prédicateurs sont souvent des gens très charismatiques. Donc, il suffit d'avoir certaines faiblesses psychologiques ou de se trouver dans des situations personnelles très difficiles, que ce soit au niveau affectif ou financier. Parfois, ce genre de prédication peut conduire les gens à se convertir et à avoir des conduites qui peuvent être malheureusement funestes.

Alors, ce prédicateur a commencé sa carrière comme chauffeur de taxi à Malindi, sur la côte du Kenya. En 2003, il a créé son église. Et puis, à partir des années 2010, il s'est fait remarquer par la police pour ses prêches particulièrement radicaux et violents. De quoi s'agissait-il ?

Disons qu’il demandait à ses fidèles de se retirer du monde, c'est-à-dire de ne plus envoyer leurs enfants à l'école, de ne pas prendre de médicaments lorsqu'ils étaient malades, parce que la foi en Jésus-Christ était censée soigner les gens sans l'aide de la médecine. Et puis, l'éducation qui était donnée à l'école kényane contrevenait à certaines affirmations de la Bible.

L'Éducation est satanique, disait-il…

Oui, parce qu'elle ne correspondait pas à une interprétation littérale de la Bible. Ces mouvements, très souvent, considèrent que la Bible est la Parole de Dieu et que, à partir de là, elle est autosuffisante et qu'il n'y a pas à l'interpréter. Et donc on est aussi dans des mouvements religieux qui sont dualistes, qui opposent le bien et le mal de manière féroce pourrait-on dire.

Et en février 2023, il a affirmé qu'il avait une vision et que l'apocalypse arriverait au mois de juin, c'est ça ?

Oui, effectivement, c'est le discours apocalyptique classique qui annonce une date pour l'apocalypse et à partir de là, ça contraint un certain nombre de fidèles à se mettre à jeûner ou à se préparer à être enlevés de la terre pour rejoindre les cieux.

Mais alors, ce qu'on apprend depuis quelque temps, grâce notamment au témoignage du chef de sa sécurité qui a fini par parler et par plaider coupable, lui, à la différence du pasteur, c'est que plusieurs des adeptes qui sont morts de faim, on les y a forcés, non ?

Oui. Alors, effectivement, certains ont été contraints. Je crois même qu'on a retrouvé des cadavres qui avaient les mains ligotées, etc. Donc tous ne sont pas morts volontairement, tous n'ont pas jeûné volontairement. Et puis il y a aussi des questions familiales où les parents ont contraint les enfants à jeûner, leurs propres enfants. Et dans l'univers millénariste de Mackenzie, disons que c'était assez pratique, parce qu'il fallait que les enfants meurent tout d'abord, ensuite les femmes et ensuite les hommes, et en dernier lieu seulement le clergé. Donc on peut aussi soupçonner que, derrière ces côtés charismatiques, il y avait aussi l'appât du gain, parce que les biens des fidèles morts revenaient aussi aux mouvements religieux.

Oui, ce qu'il expliquait à ses adeptes, c'est que lui devait mourir le dernier. Et lui, justement, n'a jamais jeûné. Alors la question qui se pose, bien sûr, c'est de savoir ce qui animait vraiment ce prédicateur. Est-ce qu'il était fou ou est-ce que c'était un habile manipulateur avide d’argent ?

Mais l'un n'exclut pas l'autre. J'ai beaucoup travaillé sur le religieux au Kenya, et c'est assez fascinant de voir que les gens ont une foi profonde et, en même temps, sont tout à fait prêts à exploiter leurs fidèles et compagnie. Donc il ne faut pas avoir non plus une vision trop manichéenne de ces prédicateurs. En général, ils croient ce qu'ils disent, en tout cas par moments, mais en même temps, ils considèrent qu'il est justifié de s'enrichir grâce à leur parole, puisque c'est la parole divine. D'autant plus que ces mouvements religieux, en général, sont exonérés d'impôts. Donc ça peut aussi être une forme de business.

Alors pourquoi n'a-t-il pas plaidé coupable ?

Alors on assiste à une logique juridique ou rationnelle dans laquelle les procureurs cherchent à démontrer qu'il y a eu crime, et du côté de Mackenzie, d'une bonne partie de ses fidèles, ils répondent dans une logique théologique dans laquelle ils affirment qu'ils respectent les préceptes de la Bible. Donc, on a véritablement affaire à une forme de dialogue de sourds où, d'un côté, vous avez une logique juridique qui cherche à démontrer des crimes, et il y en a eu. Et d'un autre côté, vous avez des personnes comme Mackenzie et ses acolytes qui sont un peu illuminés, qui se croient les possesseurs de la vérité ultime du christianisme. Donc, s’il ne plaide pas coupable, c'est parce qu'il se considère comme étant légitime.

Est-ce que cet homme est fou ?

Mais je ne l’ai jamais rencontré. Je n’en sais rien, je ne peux pas vous dire. Je ne sais pas si des expertises psychiatriques ont été faites, mais pas à ma connaissance. Moi je pense que c'est plutôt un illuminé comme le monde en a connu depuis des millénaires. Parce qu'il ne faut pas limiter non plus cette logique apocalyptique ou millénariste au christianisme seulement, on en trouve des exemples dans l'islam, on en trouve des exemples dans le judaïsme, dans les mouvements religieux en général.

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