147 laboratoires. Il en reste 4.

Épisode de Le Point de Bascule | Biologie médicale par Romain BARBACHE · 25 août 2026 · 50 min

C’est le chiffre que Lionel Barrand me donne pour l’Alsace, sur 20 ans.

147 laboratoires de biologie médicale, il en resterait 4. Le sien en fait partie. C’est celui de son père.

Son père a 75 ans. Il est le premier au laboratoire, à 6h40.Il travaille encore le samedi et le dimanche. Les jours où il s’accorde une grasse matinée, il commence à 8 ou 9 heures.

On pourrait s’arrêter là et appeler ça une belle histoire de famille. Ce serait passer à côté.

Hériter n’a jamais voulu dire recevoir.

Ce qu’on reçoit oblige : il faudra transmettre à son tour. C’est ce qui fait qu’un métier tient dans le temps. La chaîne de la transmission.

Lionel a reçu. Il a racheté des parts, il s’est endetté, il est devenu propriétaire de son outil de travail. Et il exerce dans un moment où cette possibilité se referme derrière lui.

Ceux qui arrivent “n’hériteront” peut-être pas.

Ils entreront dans des structures qui appartiennent à d’autres. Ils seront salariés.

Il porte donc une dette qu’il ne peut plus rembourser dans la monnaie habituelle. Il a reçu quelque chose qu’il ne pourra pas léguer à l’identique.

C’est peut-être pour ça qu’il s’est engagé si tôt.

Bien avant d’être installé, il pousse la porte d’un syndicat, pendant son internat, au moment des lois Fourcade et Le Roux sur les réseaux de soins.

Il me dit qu’il ne l’a jamais refermée. Aujourd’hui il préside Les Biologistes Médicaux, un syndicat qui réunit le privé, l’hospitalier et les internes dans la même maison.

Il tient à ce détail : sur l’immense majorité des combats, tous ces gens sont alignés.

Ce qui m’intéresse, c’est ce que ça dit de Lionel.

Défendre une profession, c’est aussi une manière de transmettre quand on n’a plus de murs à léguer. On ne peut plus donner un laboratoire à quelqu’un.On peut encore se battre pour qu’il ait le droit d’en vouloir un.

Je dis ça depuis un endroit précis. Je suis technicien de laboratoire. Nous n’avons jamais possédé les murs. Nous avons toujours été salariés. Je sais donc, mieux que je ne le voudrais, ce que ça change d’entrer quelque part sans pouvoir en devenir propriétaire. Ce que les biologistes voient arriver, c’est notre quotidien depuis toujours.

Il y a autre chose, plus dérangeant.

On n’hérite pas seulement d’un laboratoire. On hérite aussi d’une équation : une marge sur l’acte, le volume comme moteur. Toute une génération a construit sa vie dessus.

Et quand cette équation se grippe, on passe son temps à mieux l’appliquer, rarement à se demander si c’était la bonne.

D’où la question que je n’ai pas pu ne pas lui poser.

Si la génération qui a bâti ce modèle s’éteint, est-ce que ce qu’il faut léguer aux jeunes, ce n’est pas plutôt l’autorisation de ne pas le reprendre ?

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On entend le bruit de la biologie médicale : baisses de nomenclature, regroupements, financiarisation. On entend rarement ceux qui la vivent. LPB raconte le moment où le métier déborde, celui où il faut décider, transmettre, ou devenir autre chose. isomere.substack.com

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