Kenya: la méga-raffinerie Dangote «va permettre à une grande partie de l'Afrique de l'Est» de devenir autosuffisante

Épisode de Le grand invité Afrique par RFI · 2 octobre 2026 · 6 min

C'est à Lamu, au Kenya, que le milliardaire nigérian Aliko Dangote a posé mercredi 30 septembre la première pierre de sa nouvelle méga-raffinerie, qui devrait ouvrir d'ici à 2030. Plusieurs chefs d'État africains ont assisté au lancement du projet qui vise à rendre l'Afrique autosuffisante pour sa consommation de produits pétroliers. Mais pourquoi l'homme le plus riche d'Afrique a-t-il décidé de construire une méga-raffinerie au Kenya, où il n'y a pratiquement pas de pétrole ? Benjamin Augé, chercheur associé à l'Institut français des relations internationales, répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Quand Aliko Dangote dit que cette méga raffinerie va permettre à l'Afrique de devenir autosuffisante en carburant, est-ce que c'est vrai ?

Benjamin Augé : Non, ce n’est pas vrai. Mais c'est vrai que ça va permettre au moins à une très grande partie de l'Afrique de l'Est de le devenir. Sachant que ce qu'il avait déjà fait à Lekki à Lagos, au Nigeria, avait permis à la totalité de l'Afrique de l'Ouest d'être autosuffisante si les pays d'Afrique de l'Ouest achetaient leurs produits à Lekki, ce qui n'est pas forcément le cas.

Combien de barils de pétrole l'Afrique consomme-t-elle aujourd'hui, tous les jours ?

La consommation tourne autour de cinq millions de barils par jour. Donc ce n’est pas une raffinerie de 700 000 barils/jour qui va la rendre autosuffisante. Donc la raffinerie de Dangote permettra à au moins 20% de la consommation d'être satisfaite, mais sera extrêmement loin de l'autosuffisance.

Et il y a déjà la raffinerie de Lekki aussi au Nigeria…

Oui, bien sûr, mais il y a beaucoup de raffineries qui ont fermé, notamment au Maroc, en Afrique du Sud, au Kenya d'ailleurs. Et donc il y a un énorme manque qui ne sera pas compensé totalement par les deux structures de Dangote, celle au Nigeria et celle au Kenya.

Mais en tout cas, l'Afrique se dirige vers son objectif d'industrialiser son économie ?

Oui, sauf que là, on est sur deux cas différents. Vous avez un cas d'un gros pays producteur au Nigeria, qui peut approvisionner une partie en brut des besoins de la raffinerie, alors que là, vous êtes dans un pays au Kenya qui va produire un tout petit peu dans la région de Lokichar, mais qui ne représentera même pas 5 ou 10 % de la consommation de la raffinerie. Donc, ce sont deux sujets complètement différents.

Alors justement, c'est la grande question, comment sera approvisionnée cette méga raffinerie qui ouvrira dans trois ans au Kenya ?

La quasi-totalité du brut sera importée de l'étranger et très probablement pas de l'Afrique, parce que les plus gros producteurs sont plutôt de l'autre côté de l'Afrique, sur le golfe de Guinée. Et la totalité de la production ougandaise sera déjà exportée via un pipeline qui va vers la Tanzanie, vers Tanga. Et donc il n'y a pas de pétrole dans la région qui permettra d'approvisionner la nouvelle raffinerie du Kenya. Donc, ça sera quasiment entièrement importé du Golfe ou d'Asie.

Alors pourquoi ce choix du milliardaire nigérian ?

Parce qu'il considère que le coût, actuellement porté par ces économies en Afrique de l'Est, d'importer des produits pétroliers est très, très, très important et que c'est plus économiquement rentable de faire en sorte d'importer du brut puis de le transformer localement. Il ne faut pas oublier que Dangote a toujours eu une énorme admiration pour l'Inde, et l'Inde est un tout petit producteur de pétrole, mais un énorme raffineur et donc un énorme exportateur de produits raffinés. C'est là qu'il y a les plus grosses raffineries du monde de 900 000 barils par jour. Et donc en fait, comme vous dites, c'est une forme d'industrialisation, même si on n'a pas le produit brut, car on le raffine localement. Et cela a un vrai sens économique en termes d'emplois et pour éviter aussi les surcoûts de l'importation du produit fini.

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Et à terme, est-ce qu'il y aura des oléoducs qui achemineront du pétrole africain vers cette méga raffinerie de Lamu ?

Non, parce que la totalité du pétrole ougandais, comme je vous le disais, est déjà prévue d'être exportée via la Tanzanie. Et ça, c'est une des grosses erreurs de l’ancien président Kenyatta, qui n'a pas réussi à faire en sorte que le pipeline d'exportation venant de l'Ouganda vienne à Lamu, et c'est la raison pour laquelle Total et CNOOC, qui sont les deux sociétés en Ouganda, n'ont pas voulu que ça se fasse au Kenya parce que c'était trop proche de la frontière avec la Somalie et il y avait trop de problèmes de sécurité. Et dans la région, il n'y a pas d'autres développements pétroliers.

Au mois de mai dernier, le milliardaire nigérian a été l'une des vedettes du sommet Afrique-France de Nairobi aux côtés d'Emmanuel Macron. On se souvient que beaucoup d'entreprises françaises ont participé à la construction de la méga raffinerie de Lekki au Nigeria. Est-ce qu'il en sera de même à Lamu ?

Alors, la relation entre le Nigeria et la France est particulièrement bonne depuis l'arrivée d'Emmanuel Macron en 2017. Que ce soit sous l'ancien président du Nigeria ou avec l'actuel, Bola Tinubu. Donc, je pense que le business français a de grands avantages par rapport aux précédents présidents français. La relation entre William Ruto et Emmanuel Macron est très bonne aussi, comme vous le savez, c'est la raison pour laquelle il y a eu ce sommet Africa Forward. Après, le business au Kenya est très, très, très concurrentiel. Donc je pense que si ça n'est pas impossible, ça sera quand même extrêmement compliqué pour les firmes françaises de s'imposer.

Alors la méga raffinerie de Lamu est prévue non loin de la vieille ville de Lamu, qui a été construite au XIIᵉ siècle et qui est inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco. Est-ce que ce projet peut représenter un danger pour l'environnement, comme dit Greenpeace ?

C'est absolument évident qu’une usine qui va prendre un très grand terrain peut avoir des impacts. Mais je pense que William Ruto veut absolument que ce projet prenne forme pendant son mandat, il veut se voir comme une espèce de bâtisseur. Il a besoin de ce genre de succès politique, sachant que la situation intérieure au Kenya est compliquée, avec la génération Z, etc. Donc je pense que les considérations environnementales seront là, mais je ne pense pas qu'elles sont de nature à arrêter un tel projet très, très politique. Vous avez vu toutes les personnalités qui étaient là pour la pose de la première pierre. C'est un projet continental et c'est une façon pour William Ruto de briller, non pas seulement en Afrique de l'Est, mais plus globalement sur le continent africain.

Pour le président kenyan…

Exactement.

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