Au Sahel, le retour de l'excision symptomatique d'une société aux «repères brouillés»

Épisode de Le grand invité Afrique par RFI · 29 septembre 2026 · 9 min

Au Mali, alors que des influenceurs militent ouvertement en faveur de l'excision des jeunes filles depuis quelques semaines, les associations féministes qui luttent contre ces mutilations sexuelles, sont obligées de suspendre leurs activités. Quel est le rôle des autorités militaires dans tout cela ? Mamadou Mbodji est docteur en psychologie clinique. Depuis Dakar où il exerce, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI :  Une étude, faite dans quinze pays africains et publiée dans la revue Nature, révèle que 44 000 jeunes filles décèdent tous les ans à la suite de leur excision. Alors, quels sont les arguments des nouveaux militants pro excision sur les réseaux sociaux ?

Mamadou Mbodji : Derrière tout ce vacarme, si vous voulez, mais malheureusement, ces décès qui sont passés inaperçus aux yeux des populations, derrière tout ça se profile, si vous voulez, un profond besoin d'affirmation de soi et d'une identité sociale et culturelle, de ressortissants, d'individus, d'Africains dont les certitudes et les repères sont devenus évanescents aujourd'hui. Ils sont confrontés à un quotidien difficile lié à la crise économique, à l'incurie des gouvernants et surtout à l'insécurité également générée par les groupes jihadistes qui ne laissent pas de répit à certains pays, notamment les pays sous régime militaire. Alors c'est connu que, dans de pareilles situations de déliquescence, de crise économique et sociale, où les repères sont brouillés, eh bien les réflexes et ressorts humains les plus archaïques ont tendance à remonter à la surface, à réapparaître. Du coup, les extrémismes se réveillent de leur hibernation et chacun y va de sa partition de manière compulsive pour calmer l'angoisse, parce que les gens n'ont rien vers quoi se tourner. Les populations dans ces cas-là vont s'adonner à des pratiques rituelles sacrificielles, comme pour demander la clémence des divinités. Il y en a même qui vous disent que le sang des excisées est dédié aux divinités pour les calmer et peut-être implorer leur clémence. Dès lors, concernant l'excision et l'infibulation, les autorités militaires, si vous voulez aujourd'hui, ont tendance à être très timides parce qu'elles n'ont rien à donner aux populations. Elles sont dépassées et elles préfèrent donner quelque chose aux populations pour leur permettre de se tourner vers autre chose que contre elles. Ces pratiques-là sont plus ou moins financées, encouragées même timidement par les autorités. Les populations s'en donnent à cœur joie. Souvent c'est dirigé même contre l'Occident, comme dans une revendication identitaire : « nous, nous sommes Africains. Si nous croyons à ça, y toucher ou élaborer des lois contre ça, c'est s'en prendre à nous. C'est menacer notre identité nationale ». Alors moi, je n'accorderais pas trop d'importance à ce discours qui va retomber très rapidement, mais qui aujourd'hui prend de l'ampleur parce que tout simplement, il y a une situation de crise.

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Alors, comme en effet, les associations africaines qui luttent contre l'excision sont soutenues par l'ONU et par l'Union européenne, les régimes militaires au pouvoir au Sahel s'appuient sur les militants pro excision pour mobiliser leurs partisans. Mais est-ce que ça marche auprès de l'opinion publique ?

Ben non, ça marche, mais de manière superficielle parce qu'il va arriver un terme où ces gens vont se tourner vers ces régimes en leur disant : « oui mais après tout ça, qu'est-ce que vous nous offrez ? Qu'est-ce que vous proposez aux populations ? »

On dit souvent que les premiers gardiens de l'excision, ce sont les femmes elles-mêmes, mais est-ce qu'en réalité ce ne sont pas les hommes ?

Ben non, si vous voulez. Non, parce que les femmes ont toujours été au cœur des choses. Les hommes souvent n'étaient pas tenus au courant ou ils fermaient les yeux. Mais les femmes ont toujours été au cœur. Ce sont elles qui sont excisées et ce sont elles qui excisent. Elles sont les premières à reproduire un schéma social qui leur est défavorable par leur manque de moyens de se penser et de déconstruire certains schémas familiaux. Donc elles sont les premiers vecteurs, si on peut dire, d'une reproduction sociale discriminante et défavorable à leur égard. S'il y a des gens à cibler, ce ne sont pas les hommes. Ils ne sont pas à absoudre, évidemment, mais ce sont surtout les femmes qu'il faut cibler. Les femmes d'un certain âge, parce que aussi, elles retrouvent dans ces moments de crise une place, un statut, une autorité qui leur échappait, qui vient renforcer une identité déjà défaillante. Alors, je pense qu'on va vers une évolution des choses, mais une évolution très, très, très lente, parce que les représentations et les croyances sont tenaces. Et nos pays vivent dans des situations de vie quotidienne insupportables.

Donc, ce que vous dites, c'est que les lois votées dans chacun de ces pays ne suffisent pas à faire reculer les mutilations sexuelles ?

Elles ne suffisent pas. Elles sont utiles, elles sont même indispensables. Il faut qu'on vote ces lois-là, qu'elles existent au Sénégal par exemple. L'ampleur que ça a eu, je ne dis pas que ces pratiques génitales féminines ont disparu totalement. Même à Dakar, il arrive qu'on entende de temps en temps que des familles… Mais c'est vrai que l'urbanisation et les campagnes qui se vident, l'urbanisation a tendance à casser un peu, si vous voulez, les possibilités de recomposition de la famille élargie. Il y a une forme de nucléarisation des ménages, et ça ne favorise pas, si vous voulez, la survivance de telles pratiques. Donc, il faut que la loi, évidemment, soit là, qu'on vote ces lois là, mais il faut coupler ces lois aussi à des financements. Il faut financer les organismes qui travaillent là-dessus, des associations de quartier, parce qu'il y a des organisations politiques de quartier, et ces organisations pourraient être des vecteurs pour la sensibilisation acharnée, pour calmer un peu les ardeurs et éradiquer petit à petit ce fléau. Mais il faudra du temps et de la persévérance.

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Du lundi au samedi, Christophe Boisbouvier reçoit un acteur de l'actualité africaine, chef d'État ou rebelle, footballeur ou avocate... Le grand invité Afrique, c'est parfois polémique, mais ce n'est jamais langue de bois.

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