«Ne cherche pas le chaos» de Marion Brunet, comment exorciser les fantômes du Chili

Épisode de L'art de raconter le monde par RFI · 17 octobre 2026 · 20 min

À travers une superbe histoire d’amour entre un père et sa fille, la romancière raconte comment une victime de la dictature de Pinochet est contrainte d’affronter ses traumatismes.

Victoria ne lui a pas laissé le choix. Elle l’a mis devant le fait accompli. Mais elle l’a fait : elle est partie au Chili, ce pays qui fait partie d’elle-même, puisque c’est celui de son père, mais dont on lui a si peu parlé. Car à ses nombreuses questions, Pablo n’a opposé que le silence. Il ne lui a pas raconté la dictature de Pinochet, il n’a rien dit de ses engagements politiques, il lui a tu la prison et la torture, il ne lui a même pas parlé de ce qui l’a conduit, une fois libre, à quitter le Chili et à s’installer en France, où il a refait sa vie, rencontré Florence, la mère de Victoria, et élevé avec fierté cette fille qu’il aime tant.

Jeu de piste

Si Ne cherche pas le chaos est un livre sur le silence, c’est aussi un formidable roman d’amour entre un père et sa fille. Malgré les non-dits, la relation entre les deux personnages est complice, intense, solide. Elle est également nourrie par l’amour des chevaux et par la seule richesse chilienne que Pablo a transmise à Victoria : la poésie. Les mots de Victor Jara, Pablo Neruda, Fernando Alegria ou Violetta Parra ne se contentent pas d’accompagner les personnages : ils les ont forgés. Leurs paroles rythment également le « jeu de piste », de Santiago à Valparaiso, auquel Pablo, obligé de retourner sur le sol chilien après plus de 30 ans d’exil, va bien devoir se soumettre.

Récompensée en 2025 par le prestigieux prix Astrid-Lindgren – que l’on présente souvent comme le « Nobel » de la littérature jeunesse –, Marion Brunet dépeint à la fois les fantômes qui hantent Pablo et l’empêchent de se livrer, et l’aspiration légitime de sa fille à connaître le passé pour construire son avenir.

Délicatesse

Peu à peu, les zones d’ombre commencent à s’éclaircir. Et c’est avec beaucoup de sobriété, de pudeur et de tendresse, trois traits de caractère indissociables de son héros, que la romancière lève peu à peu le voile sur ce qu’a vécu Pablo. Une délicatesse que l’on retrouve dans les derniers chapitres du livre, où l’on découvre pourquoi Victoria s’appelle ainsi. Infiniment touchante, la fin du roman est tout simplement magnifique. Tout en rappelant que les peuples ne tirent pas toujours toutes les leçons de l’Histoire : le livre se termine au moment de l’élection de José Antonio Kast, président d’extrême droite qui assume ouvertement son admiration pour l’héritage d’Augusto Pinochet.

► Ne cherche pas le chaos, Marion Brunet (Albin Michel)

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